« La panne » : jeu de dupes

Au Théâtre Alchimic, on joue La Panne, le célèbre texte de Friedrich Dürrenmatt, jusqu’au 16 avril. Une mise en scène forte signée Valentin Rossier qui raconte comment Alfredo Traps passe, du jour au lendemain, de simple employé dans le textile à assassin chevronné.

Alfredo Traps travaille dans les affaires. Le textile. Il roule en Studebaker[1] depuis sa promotion et la mort de son supérieur, il y a à peu près un an. Il avale 600 km par jour, on peut dire qu’Alfredo est un bourreau du travail. Un homme qui n’est pas arrivé là par hasard.

Et pourtant, le hasard fait que sa voiture tombe en panne et qu’il atterrit dans un bar de seconde zone, où il se retrouve à boire en compagnie de quatre inconnus. Un juge, un procureur, un avocat, tous à la retraite, et une bourreau (dont on ignore si elle poursuit ses activités…). Alfredo Traps se voit alors proposer de participer à leur jeu favori : s’amuser à rejouer des procès célèbres, chacun endossant alors sa fonction d’antan, plaidant pour Socrate, Jésus ou encore Dreyfus.

Mais aujourd’hui le rôle de l’accusé est vacant : Alfredo Traps accepte de le remplir, mi-amusé, mi-nonchalant, puisqu’il n’a d’autre choix, ma foi, que d’attendre. Commence alors un bien drôle de procès…

Les innocents n’existent pas : question de point de vue

La pièce n’a pour seul décor qu’un long comptoir qui se jonche tout au long de la pièce de verres d’alcool, avec d’un côté Alfredo Traps et de l’autre, les 4 habitués du coin.

Les verres et les questions des ex-plaideurs aidant, Alfredo se laisse aller à des confidences : il raconte sa vie, ses débuts difficiles, son père absent, son départ en bas (tout en bas) de l’échelle, son évolution et sa progression dans l’entreprise Héphaïstos, celle pour laquelle il travaille depuis 10 ans maintenant. C’est avec une pointe de fierté, mais également aussi une certaine résignation, qu’il développe tout cela : oui, il a gravi les échelons un à un, à la force de ses bras et oui, sans doute, s’est-il parfois montré dur, voire peu fair-play, avec autrui (notamment avec son supérieur direct, Gygax, pour lequel il admet porter une aversion totale). Mais avait-il seulement le choix de faire autrement pour arriver là où il est aujourd’hui ?

Le procureur qui reprend passionnément du métier

Ainsi, c’est un Alfredo très fier d’être ce self made man, a priori sans l’ombre d’un crime, d’un délit ou d’une infraction, qui est présenté dans cette pièce et qui se permet, au fil des échanges, de fanfaronner, comme grisé ou enjoué de raconter certains détails de sa vie : la place de Gygax, son patron, qu’il a prise, la mort de ce dernier quelque temps auparavant suite à une crise cardiaque, sa femme qu’Alfredo avait fini par conquérir, et les confidences qu’il a fait au meilleur ami de Gygax autour d’un verre de trop (encore !), lui racontant qu’il couchait avec la femme de son supérieur.

Face à lui, c’est un procureur amusé et narquois qui prend un malin plaisir à mettre bout à bout ces événements pour leurs donner une tournure bien différente : Alfredo aurait orchestré l’assassinat de son patron et serait parvenu à le faire en toute impunité… Commence alors la plaidoirie de l’ancien représentant de la justice que l’on a représenté ici comme exultant de malice lorsqu’il réendosse son rôle d’autrefois. Il reprend à nouveau du métier, jubilant, comme si le temps n’était pas passé et qu’il pouvait, l’espace d’un instant, à nouveau influencer le destin d’un individu par ses paroles.

Alfredo, conquis, touché, flatté même, par cette version des faits qui le présente en astucieux assassin, accepte bien volontiers la « géniale responsabilité » de cette affaire. Et quand le procureur se trompe dans l’un ou l’autre détail, les corrections qu’il apporte se font sur un ton de crânerie : « Madame Gygax n’était pas en peignoir, elle était en… kimono ».

Et quand l’heure est à la défense, qui ne voit dans ces éléments qu’un « banal accident » et en Traps qu’un pauvre employé qui désire, sans le pouvoir, tuer son oppresseur, pas question d’écouter : le juke-box masquera la quasi-totalité du plaidoyer de l’avocat, affligé de ne pouvoir, lui, jouer le rôle qui lui revient.

Alfredo est ainsi présenté comme un homme qui refuse d’être le protagoniste d’une vie médiocre et anodine et qui, à la place, il voudrait rester le meurtrier de la folle histoire, de ce merveilleux conte (« c’est comme dans un conte », dira-t-il à plusieurs reprises), que le procureur a élaboré à partir de quelques fils de son quotidien.

Se fier aux apparences

Ainsi, Alfredo Traps arrive dans un lieu et se retrouve face à quatre protagonistes qui aiment remettre en scène les grands procès qui ont fasciné le monde. Il les laisse faire leur show, d’abord, et finit comme convaincu par leur jeu d’acteur, leur implication, leur verve et leurs plaidoyers déployés pour l’entrainer dans leur histoire. Tous les efforts que les trois hommes de loi mettent en place pour emporter Traps dans leur jeu résonnent avec ceux que des acteurs déploient sur scène pour que les frontières entre réalité et fiction se confondent pour les spectateurs le temps d’un spectacle. Au point que certains acteurs, parfois, comme le procureur Kurt, croient pendant une fraction de seconde, aux rôles qu’ils sont en train de représenter.

De son côté, fasciné par les discours des acteurs retraités du barreau, Alfredo veut tellement croire que cette mise en scène dit quelque chose de lui, raconte l’odyssée exceptionnelle qu’a été sa vie quelconque qu’il en oublie que tout cela n’est qu’une mascarade, un simple jeu qui amuse des vieillards en mal de divertissement. L’illusion est telle qu’à la fin de la pièce Alfredo Traps remercie et enlace Kurt, qui a révélé son crime parfait, et le juge qui la condamné à la peine capitale, comme s’il était plein de gratitude pour eux. A l’instar d’un spectateur qui remercie, en fin de spectacle, les acteurs d’avoir porté sur scène avec autant de conviction et de véracité ce qui n’était pourtant qu’une fiction.

Joséphine le Maire

Infos pratiques :

La panne, de Friedrich Dürrenmatt, du 26 mars au 16 avril 2019 au Théâtre Alchimic.

Mise en scène : Valentin Rossier

Avec Barbara Baker, Armen Godel, Christian Gregori, Gilles Tschudi, Valentin Rossier

https://alchimic.ch/la-panne/

Photos : © Marc Vanappelghem

[1] Voiture sportive américaine du début du XXème siècle. Ce sont aujourd’hui des objets de collection.

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