Les réverbères : arts vivants

La Ritournelle de Knut Hamsun

Cette saison, dans le cadre d’un partenariat, la Pépinière produira des reportages sur les créations programmées au Théâtre Saint-Gervais afin de documenter les méthodes de travail des artistes.

Que faire, lorsque la faim tenaille ? Déambuler, peut-être, et s’inventer une vie – une ritournelle propre à endormir le ventre. Entre tragique et comique, texte et musique, Julien Meyer met en scène Ritournelle, d’après Faim du romancier Knut Hamsun.

Faim (Sult, en norvégien) est publié entre 1888 et 1890 par le futur Prix Nobel de littérature, le Norvégien Knut Hamsun. Le récit suit les déboires d’un narrateur, jeune écrivain tenaillé par la faim, qui tente de survivre dans les rues d’une grande ville. Il écrit pour les journaux, connaît des démêlés avec sa logeuse, rencontre des inconnus et s’invente une vie fantasmée de mensonges humoristiques. C’est donc ce texte qu’ont choisi d’adapter ensemble Julien Meyer, Lucas Savioz et Pierre-Angelo Zavaglia – un vieux projet qui les poursuit depuis quelques années et qui, après plusieurs résidences de création entre Genève et Lausanne, trouve aujourd’hui sa place dans la programmation du Théâtre Saint-Gervais, du 17 au 22 mai prochains.

Équipe de choc !

Au 6e étage, dans la salle de répétition du théâtre, il y a donc Julien Meyer, « l’autorité suprême » (pardon, j’avais promis de ne pas citer le sobriquet !) : c’est lui le metteur en scène, le porteur du projet… mais il s’illustre aussi, vous allez le lire, au niveau musical. Sur scène, celui qui porte le texte se nomme Lucas Savioz : avec un humour très flegmatique (tant dans les gestes que dans le ton), il se glisse sans peine dans les hardes du héros sans le sou. Il a le regard amusé et le sourire tout en retenue… sauf lorsqu’il s’agit de faire tourner en bourrique ses interlocuteurs invisibles. Aux claviers et aux manettes de plusieurs instruments improbables (dont une organelle, sorte de croisement entre un synthé, un mini-ordinateur, une boîte à rythme et bien d’autres éléments encore ![1]) se trouve Mael Godinat. En compagnie de Julien, il signe la création musicale et sonore de la pièce, qui mêle éléments connus (comme du Bach), improvisations et compositions originales. Pierre-Angelo Zavaglia, regard extérieur pour cette répétition, nous rejoint peu après. Tout est prêt, nous pouvons commencer…

Parc, chambre, expo : imaginer l’espace

Après avoir fait le point sur la première partie de la pièce, les trois compères se mettent en place, sous le regard de Pierre-Angelo : Julien à la batterie, Mael au piano et Lucas à son texte. Le voici jeune artiste désœuvré, qui apostrophe dans un parc un homme âgé, tranquillement assis sur un banc. Alternant aparté (tant destiné au public qu’à lui-même) et dialogue (imaginé, car notre héros est seul en scène), Lucas embrigade son interlocuteur dans un jeu de mensonges éhontés : il s’agit, afin de briser le calme du vieil homme, de lui raconter des histoires toujours plus invraisemblables… afin de voir s’il perd sa contenance. Ce petit jeu, s’il est amusant, cache néanmoins une réalité plus sombre : le jeune artiste, pauvre et affamé, peine à trouver sens à ses déambulations, une place dans le théâtre du monde social.

Mais qu’importe ! La musique l’emporte, Bach se mêle au jazz et voici notre protagoniste dans sa chambre, à scruter une lettre envoyée par sa logeuse et le sommant de payer un montant qu’il ne possède pas. Que faire ? Soudain, une fulgurance : vite, un crayon géant (matérialisé, le temps de la répétition, par un tube en carton rigide servant à transporter les affiches) lui glisse entre les bras, le voilà qui jongle avec, le lance, le rattrape… en sort un texte qu’il porte dare-dare au siège d’un journal de la place. Quelque temps après, une nouvelle lettre sur le palier (serait-ce la logeuse qui insiste ?) : c’est le journal ! On lui achète son article et on lui donne cent balles. Cent balles ! s’exclame-t-il, ravi.

Si le parc et la chambre ne se matérialisent qu’à travers les mots de Lucas et l’histoire qu’il construit peu à peu pour nous et pour son personnage, c’est que la scénographie de Mélissa Rouvinet est volontairement épurée : pas de décor, hormis le crayon géant, médium nécessaire à la création. L’espace ne se modèle donc que grâce au texte de Knut Hamsun… mais aussi grâce à la musique, qui devient partie prenante de cette adaptation, en s’insérant à travers les phrases pour mieux leur faire écho, les soutenir ou les bousculer. Et c’est aussi la musique qui forme le véritable décor, puisque les différents instruments utilisés par Julien et Mael (piano à queue, batterie, harmonium, saxophone…) sont disposés sur piédestal comme dans la galerie d’un musée.

La vie du héros de Ritournelle serait-elle une exposition au milieu de laquelle on peut flâner ? On se réjouit de le découvrir…

Magali Bossi

Infos pratiques :

Ritournelle, d’après Faim de Knut Hamsun, au Théâtre Saint-Gervais du 17 au 22 mai 2022.

Mise en scène : Julien Meyer

Avec Lucas Savioz (jeu), Mael Godinat et Julien Meyer (création musicale et sonore)

https://saintgervais.ch/spectacle/dapres-faim/

Photo : © Association À Verse

[1] Pour vous faire une idée, cliquez ici !

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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