Les réverbères : arts vivants

La sagesse derrière le décalage

Sur la terrasse de l’Orangerie, une drôle de remorque s’est installée : entre cuisine et kiosque ambulant, le faux camion de Primala Casse nous accueille, avec une énergie débordante et la promesse d’un repas partagé. Bienvenue dans La Cantine de Nasreddine.

Nasreddine Hodja est un personnage bien connu de la culture orientale : philosophe aux histoires pleines d’humour et de sagesse, il propose d’étonnantes leçons de vie. C’est donc derrière la table placée à l’avant-scène que débute le spectacle. Des marionnettes en carton, au bout de tiges en bois, narrent la fameuse histoire du père, de son fils et de leur âne, dont la morale nous explique que, quoiqu’on fasse, on sera toujours critiqué-e. Nasreddine nous enjoint à ne pas écouter ce que les gens disent. Ce mantra traversera tout le spectacle, empreint d’une grande liberté. Redwan, Sophie et Atakan se présentent à nous pour nous préparer de traditionnels cig köfte turcs, comme Atakan les faisait avec sa grand-mère. Pendant la préparation, le trio raconte des anecdotes, des histoires, joue avec le public, pour faire surgir la sagesse de manière inattendue. Le tout derrière un spectacle d’apparence complètement décalée.

Humour et engagement

Primala Casse revendique son côté décalé. Dans La Cantine de Nasreddine, il y a beaucoup d’énergie, communiquée dès le début au public. Celui-ci est invité à interagir, en tapant dans ses mains, en chantant avec les trois comédien-nes… Le parti pris est le suivant : raconter des histoires pendant que le trio cuisine (un procédé qui rappelle par exemple L’Île flottante, spectacle interactif et musical spécialement pensé pour les plus jeunes). Ces histoires peuvent avoir un lien avec un ingrédient, un geste, un ustensile… On apprécie par exemple beaucoup de moment rappelant le télé-achat où, chacun-e son tour, vient présenter un outil qui « va changer notre vie ». Parfois, on a plutôt le sentiment, qu’ils et elle évoquent simplement ce qui leur passe par la tête. On pense aux « apatrides » et autres « astérisques » de Redwan. À travers cela, le trio aborde beaucoup de choses, toujours avec humour. On retrouve de l’absurde, de nombreux jeux de mots, du comique visuel… L’esprit de Nasreddine est bien là, avec quelques éléments qui nous rappellent ses histoires, sans que cela ne soit toujours affirmé ou explicite.

Derrière cet humour omniprésent se trouve également une dimension très engagée. Primala Casse parle d’actualité, avec notamment des réflexions autour de la Palestine – on notera le grand drapeau affiché au fond du camion – mais aussi des thématiques plus intemporelles. On nous parle du colonialisme, des frontières (avec une très jolie métaphore autour des portes et du passeport), du partage des richesses, de la gestion de l’immigration en France ou encore de la police… On pourra alors évoquer cette histoire de Nasreddine, qui va demander à tout le monde s’ils sont d’accord de partager. Il revient, fier de lui, disant qu’il a convaincu une bonne partie de la population : tous les pauvres sont d’accord avec son projet ! Voici une jolie marque de l’humour de cet homme, marqué aussi par une certaine ironie, et qui en dit beaucoup sur sa société et la nôtre. On retrouve donc le véritable esprit de Nasreddine dans ce genre d’éléments : sous une apparence légère, on nous propose de véritables leçons de vie.

Un spectacle à affiner

Malgré tout cela, on a encore le sentiment de se perdre un peu dans le propos. Les qualités de La Cantine de Nasreddine sont aussi ses défauts. L’énergie débordant peut parfois tomber dans un trop-plein, dans lequel le propos ne parvient pas à résonner aussi fort qu’il devrait, la forme prenant le pas sur le fond. Cet excès, par moments, d’énergie, s’accompagne d’une envie d’aller sur de nombreux terrains. Dans l’humour, comme dans les thématiques abordées, cela fait la force du spectacle, mais qui manque régulièrement de liant. Malgré de belles envolées, on a plusieurs fois le sentiment que les comédien-nes ne savent pas totalement où va leur propos. Les transitions manquent parfois et certaines chutes tombent ainsi un peu à plat, ce qu’on regrette, car les idées sont bien là !

Au final, La Cantine de Nasreddine regorge de bonnes idées, qui ne demandent qu’à être cadrées, à travers une énergie mieux canalisée, pour trouver un vrai fil conducteur et en faire un spectacle totalement cohérent. On passe tout de même un excellent moment, tout en restant un peu sur notre faim – pas celle de l’estomac, en revanche ! Ce projet s’avère ainsi très prometteur, mais l’impression demeure qu’il est encore en construction. Un rodage semble donc nécessaire, mais on ne doute pas que le résultat final sera à la hauteur de l’énergie et de l’envie de ces trois comédien-nes dont l’investissement et la générosité ne peuvent en aucun cas être remis en question. Force à elle Prima Lacasse !

Fabien Imhof

Infos pratiques :

La Cantine de Nasreddine, de Prima Lacasse, du 8 au 12 juillet 2026 au Théâtre de l’Orangerie.

Avec Sophie Lebrun, Redwan Reys et Atakan Tan

https://theatreorangerie.ch/fr/programme/la-cantine-de-nasreddine

Photos : Festival Cité 2026 / © Love Liebmann

Fabien Imhof

Co-fondateur de la Pépinière, il s’occupe principalement du pôle Réverbères. Spectateur et lecteur passionné, il vous fera voyager à travers les spectacles et mises en scène des théâtres de la région, et vous fera découvrir différentes œuvres cinématographiques et autres pépites littéraires.

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