Les réverbères : arts vivants

L’âge des autres, la vie en partage

Dans Sept, Bartek Sozanski et József Trefeli font circuler gestes, récits et souvenirs entre les générations. Cinq interprètes traversent des existences qui ne sont pas les leurs, mêlant danse, théâtre et images filmées en direct.

Nourrie de témoignages recueillis auprès d’enfants, d’adultes et de personnes âgées, cette création aux Scènes du Grütli interroge ce que le temps inscrit dans les corps. Mais aussi ce qu’il laisse intact.

Vies à contretemps

Un enfant peut-il parler avec la voix d’un adulte ? Une jeune femme emprunter les gestes d’un homme âgé sans singer sa fragilité ? Un interprète de 55 ans Un interprète adulte retrouver quelque chose de l’élan d’un enfant de cinq ans ? Dans Comme il vous plaira, Shakespeare fait prononcer à Jacques son célèbre monologue des sept âges de l’homme. Le monde y devient un théâtre dont chacun traverse successivement les rôles, du nourrisson au vieillard.

Avec Sept, le metteur en scène et réalisateur Bartek Sozanski et le danseur et chorégraphe József Trefeli reprennent cette intuition pour en déplacer les lignes. Les âges ne se succèdent plus dans une chronologie immuable. Ils se croisent, se répondent, s’empruntent. Une parole née dans l’enfance peut surgir du corps d’une personne mûre. Plus loin, l’expérience d’une femme âgée trouver un écho dans les gestes d’un jeune interprète. Comme si chacun portait en lui plusieurs existences, dont certaines restent à découvrir.

« Je » est un e autre

L’impulsion vient d’abord d’un constat : les générations se côtoient davantage qu’elles ne se rencontrent. « Ce qui m’interpelle, c’est notre manque de liens avec les autres générations », relève József Trefeli. À 55 ans, les deux artistes partagent un horizon historique et culturel relativement proche. Pour cette création, ils ont choisi de sortir de leurs réseaux habituels, de confronter leurs habitudes artistiques à d’autres expériences et à d’autres manières de percevoir le monde.

Sozanski comprend la nécessité de rendre leur voix aux personnes longtemps privées de représentation. Il défend néanmoins cette faculté essentielle du théâtre : permettre à un être humain d’approcher une existence étrangère à la sienne. La question demeure entière. Emprunter l’histoire d’autrui peut ouvrir un espace de compréhension, mais aussi reconduire des clichés ou confisquer une parole. Tout l’intérêt de Sept se situe dans cette frontière mouvante, où la liberté du jeu rencontre une responsabilité envers les personnes dont on reçoit l’expérience.

Mémoire vivante du corps

Pour éviter que les âges deviennent des personnages reconnaissables à quelques attributs, József Trefeli a engagé les interprètes dans un travail d’observation et d’improvisation. Il ne s’agit pas de reproduire une démarche ralentie ou l’exubérance supposée de la jeunesse, mais de comprendre comment les expériences vécues modifient la manière d’habiter son corps.

Une rencontre avec une femme de 85 ans, lors d’une séance de Feldenkrais, lui a révélé une connaissance du mouvement qu’il ne possédait pas lui-même. Le vieillissement ne se résume pas à l’affaiblissement des capacités. Il produit aussi d’autres savoirs, d’autres stratégies physiques, une économie différente de l’effort. À l’inverse, le jeune enfant découvre souvent son environnement par une intelligence intuitive du mouvement. Il tombe, se relève, se déplace sans nécessairement anticiper chaque geste.

Les artistes ont expérimenté ces différences, parfois en commençant volontairement par la caricature. « On ne trouve pas immédiatement le geste juste. Il faut essayer, exagérer, puis comprendre pourquoi cela ne fonctionne pas », explique Sozanski. Quant à lui, le comédien Roberto Molo, leur a notamment fait découvrir une combinaison utilisée dans des exercices de sensibilisation aux limitations physiques liées au vieillissement.

Paroles en circulation

La matière textuelle de Sept est issue de rencontres menées dans des crèches, des écoles, des établissements médico-sociaux et d’autres lieux de vie. Les artistes ont soumis des questions semblables à des personnes d’âges différents, recueillant autant de récits que de manières de répondre. Certains enfants vont droit à l’essentiel, là où les adultes développent leurs raisonnements.

Il arrive aussi qu’une personne très âgée retrouve une simplicité de formulation qui rappelle celle de l’enfance, sans que ces deux expériences soient comparables. Cette diversité nourrit une écriture confiée à l’auteur et dramaturge Matthieu Ruf, qui transforme les témoignages en une composition théâtrale et poétique. « Le texte progresse par associations d’idées », avance Sozanski.

Paroles et souvenirs circulent entre les interprètes, se prolongent, reviennent sous d’autres formes. La dramaturgie délaisse les personnages nettement identifiables et la succession de situations pour une construction à cinq voix. Lorsqu’un adulte prononce une phrase recueillie auprès d’un enfant, le décalage entre la voix et le visage suffit à transformer notre écoute. L’étrangeté peut provoquer le rire, le trouble ou une reconnaissance inattendue.

Essence permanente

Parmi les témoignages, une femme rencontrée dans un EMS a formulé une idée qui a profondément marqué Sozanski : l’enveloppe corporelle change, mais quelque chose de la personne demeure. Une psychologue travaillant depuis plusieurs décennies auprès de personnes âgées a également mis les artistes en garde contre l’assimilation des troubles cognitifs à un retour à l’enfance.

Certains comportements peuvent présenter des ressemblances, mais une personne de 85 ans reste porteuse de toute une histoire émotionnelle, même lorsque l’accès aux souvenirs ou leur expression devient difficile. Cette distinction ouvre une perspective essentielle sur la dignité des êtres. Elle rappelle qu’une existence ne se réduit jamais aux capacités visibles de celui ou celle qui la traverse.

Caméra dans la danse

La collaboration entre Sozanski et Trefeli explore depuis plusieurs années les relations entre scène et cinéma. Après Fabula Rasa, présenté au Théâtre de l’Orangerie en 2023, et le film chorégraphique What Are We Fighting For ?, il y eut ler rechercfhe chorégarphique présentées à La Manufacture-Haute Ecole des Arts de la Scène, Filmer le geste chorégraphique.

Dans Sept, l’image filmée et projetée ne devrait pas simplement redoubler ce que voit le public. Elle devient nécessaire lorsqu’elle ouvre un autre accès aux corps, à leurs détails ou à leurs relations. L’objectif circule entre plusieurs interprètes. L’acte de filmer devient une opération chorégraphique. Il faut trouver la juste distance, accompagner un déplacement, anticiper une inflexion, composer avec la vitesse d’un corps. Les artistes évoquent « une chorégraphie à trois : l’interprète, la caméra et la personne qui la manipule ». Le public assiste alors simultanément à la fabrication de l’image et à sa projection. Le cinéma expose ses gestes, ses choix de cadrage, ses déplacements.

La scénographie imaginée par Lucie Meyer prolonge cette recherche. Inspiré notamment par les projections de l’artiste américain Tony Oursler sur des surfaces inhabituelles, le spectacle a retenu pour les images projetées une forme organique en tulle, suspendue au-dessus du plateau. Cette présence accueille l’essentiel des projections, tandis que certaines images abstraites investissent le sol ou des éléments géométriques. On peut y voir une sorte d’espace mental, peut-être un lieu onirique. À ces échanges entre paroles, mouvements et images, s’ajoute la musique électronique de David Pita Castro, alias D.C.P., composée et partiellement interprétée en direct. Présent aux répétitions, le musicien ajuste certaines matières sonores au déroulement des scènes.

L’âge ne fait pas l’être

Sept entend aussi faire une place à la fantaisie. Les artistes refusent d’associer mécaniquement vieillissement, solitude et disparition. Sozanski se souvient d’un grand-père centenaire qui aimait chanter, plaisanter et jouer avec ses arrière-petits-enfants. La gravité de la fin de vie n’annule pas le plaisir d’être ensemble. Inversement, l’enfance ne protège ni de la peur ni des questions existentielles.

Dans l’histoire de la danse contemporaine, plusieurs œuvres ont déjà contesté la frontière qui sépare les corps selon leur âge. Avec Kontakthof, Pina Bausch a montré combien une même matière chorégraphique se transforme lorsqu’elle est interprétée par des générations différentes. Reprise avec des personnes de plus de 65 ans, puis avec des adolescent e s, la pièce modifiait notre perception des gestes, de la séduction, de la gêne et du désir. Sept emprunte une autre direction. Ses interprètes ne se contentent pas de rendre visible leur génération. Ils tentent de traverser celles des autres, sans cesser d’être eux-mêmes.

Nous ne sommes jamais composés d’un seul âge. Les êtres que nous avons traversés continuent de nous habiter, tandis que ceux qui nous attendent restent largement inconnus. Entre ces deux mouvements, Sept cherche un espace, un lieu à soi où les existences puissent se rencontrer, se prêter leurs histoires et leurs gestes. Sans effacer ce qui les distingue. Et peut-être découvrir, le temps d’une représentation, qu’une vie n’est jamais tout à fait étrangère à une autre.

Bertrand Tappolet

Infos pratiques :

Sept, de Bartek Sozanski et József Trefeli Scènes du Grütli, du 30 octobre au 8 novembre

Mise en scène : Bartek Sozanski

Chorégraphie : József Trefeli

Interprétation : Meggie Blankschyn, Roberto Molo, Margarita Sanchez, Eliot Sidler, Solange Schifferdecker

Texte et dramaturgie : Matthieu Ruf

Scénographie : Lucie Meyer

Création lumière : Danielle Milovic

Création costumes : Ella Asderban

Création vidéo : Alice Nimier

Images de répétitions : ©DR

La Pépinière

« Il faut cultiver notre jardin », disait le Candide de Voltaire. La Pépinière fait sienne cette philosophie et la renverse. Soucieuse de biodiversité, elle défend un environnent riche, où nature et culture deviendraient synonymes. Des planches d’une scènes aux mots d’une page, des salles obscures aux salles de concert, nous vous emmenons à la découverte de la culture genevoise et régionale. Critiques, reportages, rencontres, la Pépinière fait péter les barrières. Avec un mot d’ordre : jardinez votre culture !

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