Écrire pour cohabiter : devenir… un-e autre vivant-e (1)
En collaboration avec la Maison Rousseau et Littérature (MRL), l’autrice Magali Bossi anime depuis plusieurs années des ateliers d’écriture à destination des classes. Pour les élèves du Secondaire I, elle propose une découverte l’écopoétique – autrement dit, l’écriture du point de vue d’un-e autre être vivant-e.
Chouette, renard, chêne, araignée, lierre… les élèves ont relevé le défi pour endosser les plumes, pelages, feuilles et carapaces de chitines de ces êtres que nous côtoyons, parfois au quotidien, de près ou de plus loin.
Découvrez le premier texte de cet atelier, issu de la classe de Jonathan Tholoniat, qui a développé le projet pédagogique « Écrire pour cohabiter » au Cycle d’orientation du Vuillonnex. Une histoire de survie, entre ailes et forêt.
À la recherche de nourriture
ploc ploc ploc
J’entends les bouts d’eau tomber sur l’herbe-pas-verte. Je sens ces mêmes bouts d’eau s’insinuer dans mes plumes. Je n’aime pas ces bouts d’eau. Ils mouillent. Et quand je suis mouillée, je bats mes ailes moins vite et j’ai plus de mal à voler dans la grande-chose-normalement-bleue-mais-qui-est-grise-aujourd’hui. En temps normal, je ne me serais pas envolée par ce ciel, mais mes mini-moi réclamaient des petites-créatures-toutes-poilues. Alors je suis sortie. Si mes mini-moi veulent à manger, je vais en chercher. Si mes minis-moi se font approchés par un autre truc-qui-bouge-ou-vole, je les protège. Mais au lieu d’être au milieu des grandes-choses-pleines-de-feuilles, je suis à un endroit que je ne connais pas. Il y a des engins qui bougent qui font des nuages et qui me donnent envie de partir. Il y a aussi des animaux-sans-poils que j’entends piailler ensemble. Beaucoup sortent du grand bâtiment qui se trouve sous moi. Quelques-uns lèvent leur tête vers moi et me montrent avec leurs ailes-sans-plumes. Je ne me sens pas chez moi ici. Je me sens mal. Comme si on m’attrapait et que je ne pouvais plus jamais revoir mes mini-moi. Il faut que je trouve à manger. Si mes mini-moi ne mangent pas, ils ne bougeront plus. Ils ne couineront plus comme les longs-animaux-sans-plumes quand je leur croque la tête. Mais je ne vois ni petites-créatures-poilues ni longs-animaux-sans-plumes. Il n’y a que des grosses structures et d’autres engins-qui-font-du-bruit. Je remarque un groupe de pies. Je n’aime pas les pies. Elles poussent des cris aigus qui me dérangent beaucoup et s’attaquent parfois à moi. Mais aujourd’hui je dois leur demander comment retourner vers la forêt.
tcha-tcha-tcha-tcha-tchak
J’entends les pies jacasser. « Dis-moi ! »
Une des pies arrête de jacasser et tourne ses ailes vers moi.
« Qu’est-ce que tu veux ? La guerre ? Hein ? »
Elle me jauge avec ses yeux perçants.
« Non. Je veux que tu me dises où trouver de la nourriture ou comment retourner à la forêt. »
« La nourriture il y en a plein vers les animaux-sans-poils et pour la forêt je n’en ai pas la moindre idée. »
Après m’avoir jaugée une dernière fois du regard, elle retourne vers les autres pies et recommence à jacasser. Je regarde attentivement l’endroit vers les animaux-sans-poils mais je ne trouve aucune petite créature poilue. Je ne vois que des sortes de paquets qui brillent. Une pie vole jusqu’à là-bas et picore dedans. Je ne pense pas que mes mini-moi mangent ça. Je remarque une petite créature poilue. Elle vole vers l’herbe-aux-plusieurs-formes-différentes. Je vole le plus vite que je peux vers elle et la prend dans mes serres. Elle se débat un moment mais arrête vite. Tout comme les autres que je prends dans mes griffes. Je vole au hasard.
Les bouts d’eau continuent de s’insinuer dans mon plumage. Ça me ralentit.
Je suis fatiguée. Très fatiguée. J’aperçois des arbres au loin. Finalement. Il va faire nuit bientôt et mes mini-moi ne tiendront pas une nuit de plus. Je bats des ailes rapidement. J’arrive dans la forêt et commence à chercher mes repères pour retrouver mon nid. Je ne le trouve pas. J’aperçois cependant un animal-sans-poil. Mais pas un de ceux qui me montrent de leur aile-sans-plumes, un de ceux qui veulent me tuer – comme cette fois où je volais tranquillement, j’avais croisé un animal-sans-poil qui était habillé de la même façon et qui avait essayé de me tuer avec une de ses balles. Il me voit de ses yeux marrons. Marrons comme la terre. Mais pas passif comme elle. Il lève son gros-tas-de-feuilles-noires-et-solides vers moi. Mon instinct me dit de m’enfuir, ce que je fais. Mais c’est trop tard…
BANG
« Où peut–on trouver à manger par ici ? Comment est-ce que je peux rentrer à la forêt ? »
Ploc ploc ploc
La dernière chose à laquelle je pense, c’est mes mini-moi qui mourront sûrement de faim et de froid.
Lanah
Photo : © bergradder (sur Pixabay)
