Le bar sous la mer, un plongeon hors du commun très goûtu

Le Théâtre du Loup nous emmène pour la seconde fois dans les profondeurs maritimes imaginaires avec Le bar sous la mer, adaptation du recueil de nouvelles de Stefano Benni, adapté et mis en scène par Eric Jeanmonod à voir encore jusqu’au 4 décembre 2022.

Des histoires sans complexes

Le spectacle commence avec un monologue d’introduction d’un promeneur solitaire, qui, brisant d’emblée le quatrième mur, nous raconte sa rencontre de ce lieu particulier sur lequel il est tombé.

C’est alors que le rideau s’ouvre et dévoile, pour le plaisir des specteur-ice.s, un bar que l’on n’a pas l’habitude de fréquenter.

Notre promeneur va servir de fil rouge tout au long de la pièce, car dans ce bar si singulier il est une règle à laquelle ne pas déroger : celle de raconter une histoire.

Alors, de style en genre, et de nouvelles en nouvelles, les comédien.ne.s traversent des récits et jonglent avec talent, le tout accompagné de musique live.

Du recueil au plateau

Je n’ai pas lu le recueil de Stefano Benni, je ne peux donc pas analyser les choix de l’adaptation mais, ce que je peux dire en revanche, c’est que les procédés théâtraux utilisés pour passer d’une nouvelle à une autre sont remplis d’énergie, d’inventivité mais par-dessus tout : de simplicité. Une simplicité qui n’est pas naïve, au contraire, mais qui tape à l’endroit exact où elle devrait taper, et franchement, franchement, chapeau !

En effet, comme les nouvelles n’ont pas de lien direct entre elles, et appartiennent à des styles littéraires bien différents, il fallait trouver une manière de les introduire et de faire passer le/la spectateur-ice, d’un univers à un autre. Pour cela, on nous propose ici une citation d’un.e auteur.e tel que Samuel Beckett par exemple, qui fait office d’intermède entre les différents récits ou d’ouverture du suivant, on ne sait pas très bien et ce n’est pas grave. Et je me demande si ce procédé est emprunté au roman ou si c’est une proposition de mise en scène. Dans les deux cas, il ouvre une brèche et permet de guider l’œil vers une interprétation, ou pas et c’est génial !

Nous assistons à des allers-retours entre la position de narrateur-ices, de personnages, conteur.se.s. et même à un clin d’œil au théâtre contemporain avec l’apparition de la fonction des acteur-ices.

Liberté avant tout

C’est un labyrinthe de drôleries, trucs et astuces où tout devient possible et qui fait que le/la spectateur-ice accepte tout.

Je salue particulièrement la performance de Céline Goormaghtigh qui, dans la peau d’un jeune Californien, nous emmène avec subtilité et extravagance, à l’intérieur d’un récit pour le moins … morbide.

Je salue également la dextérité avec laquelle le réputé chef cuisinier (interprété par Christian Scheidt) s’empare d’un registre de jeu qui se situe à la frontière du jeu masqué.

Ce qui, par effet de contraste, fait ressortir les quelques maladresses d’écoute présentes lors de la représentation ainsi que certains passages de sur-jeu[1], qui, selon moi, sont de trop.

Une question me trotte tout de même à l’esprit : mais qui parodie quoi et qu’est-ce qui est dit ? Et, c’est avec joie que j’y réponds en me disant que, ce qui compte avant tout, et c’est peut-être à l’image de l’auteur pour la littérature, c’est l’amour du théâtre et le plaisir farouche de parler simplement d’humanité, le tout avec générosité !

Donner à voir la théâtralité

Un autre aspect qui intrigue est le parti pris de la démonstration de la théâtralité. En effet, à plusieurs reprises dans la pièce, nous sommes témoins du théâtre. Les tabourets deviennent une moto, les chaises une voiture, les bouteilles des personnages, la sirène se transforme en homme devant nous et pourtant certains éléments sont contradictoires.

En effet, pourquoi vouloir chercher le vraisemblable en mettant de la fausse nourriture alors que, dans la même histoire quelques minutes auparavant, l’on voyait bien qu’il n’y avait pas de soupe dans la casserole, ni d’œuf dans le bol etc… ?

Aussi, la fonction de la musique est considérablement importante. Elle permet de plonger le/la regardant-e dans une atmosphère, d’opérer à une transition, de produire de la distanciation en utilisant le chant comme objet narratif, ce qui a pour effet de ne rendre qu’encore plus admirative des multiples qualités de cette troupe. Et cela, peu importe votre sensibilité pour le style.

Un bar un peu trop figuratif ?

La proposition scénographique est d’une beauté visuelle notable. Tout en bois, sable au sol, petits îlots ouvrant sur l’océan d’où des animaux marins passent et repassent (ce qui ajoute un élément intéressant d’ouverture et d’inconnus), grand présentoir. Tout est arrondi, à l’exception des tables, ce qui rappelle le mouvement aquatique.

Cependant, il y a un goût de figuratif qui me chiffonne.

Est-ce pour nous donner un point de repère connu ? Et ainsi permettre aux spectateur-ice.s de décoller dans l’imaginaire à travers les différents récits ?

Quoi qu’il en soit, si ce bar vous pose des questions, il vous offre avant tout une traversée littéraire et théâtrale remarquable, je ne peux que vous conseiller d’y plonger vite.

Eva Carla Francesca Gattobigio

Infos pratiques :

Le bar sous la mer, d’après Stefano Benni, au Théâtre du Loup, du 15 novembre au 4 décembre 2022.

Mise en scène : Eric Jeanmonod

Avec Mael Godinat, Céline Goormaghtigh, Adrien Knecht, Roberto Molo, Marie Probst, Philippe Raphoz, Lola Riccaboni, Christian Scheidt et la participation d’Anthony Revillard.

Musique et arrangements : Mael Godinat

Photos : © Elisa Larvego

[1] Extravagances malsonnantes

Eva Carla Francesca Gattobigio

Eva Carla Francesca Gattobigio rencontre le théâtre à l'âge de huit ans avec la compagnie vaudoise Biloko. Puis, elle va à Genève et expérimente une année au Conservatoire d'art dramatique qui va la mener à étudier à l'école professionnelle de théâtre Serge Martin. Elle sort diplômée en 2021 et co-crée la même année le Collectif Wombat et la Cie Giardini Di Marzo. C'est ainsi qu'elle marche sur les impromptus de la vie; avec joie et folies douces.

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