Le Complexe de Chita : homme = humain = animal ?

Jusqu’au 10 mars, le Théâtre de Marionnettes de Genève offrait aux petits et aux grands une fable questionnant le genre, l’enfance, la construction de l’identité, mais aussi la frontière entre l’humain et l’animal. C’était Le Complexe de Chita, de Daniel Calvo Funes, avec la Cie Tro-Héol.

Damien a dix ans. Avec sa sœur et son cousin, il joue à explorer la campagne. C’est vraiment mieux que la ville ! Oui, Damien ne regrette pas d’avoir déménagé. Montés sur des ânes, le cousin est Tarzan et la sœur, Jane. Et Damien ? Damien, lui, est Chita. Chita (comme le prononce Damien, et non pas Cheeta, dans sa version anglophone), ce n’est pas un humain. Donc, Chita n’a pas le droit de monter sur la bourrique. CQFD.

Tu seras un homme, mon fils

Ce que Damien découvre, à la campagne, c’est d’abord une proximité avec la nature. S’occuper des animaux : les poules, qu’il baptise avec une poésie enfantine (Cul-Noir, Cul-Blanc) ; le coq, seul maître de sa basse-cour (ce qui en dit déjà beaucoup sur le clivage mâle / femelle) ; la chèvre au regard amical, qui lui fournit le lait pour ses « choco-chèvres » ; l’ânesse, aux longues oreilles si douces… tous ces animaux, Damien les aime. Ils sont sa famille, ses amis.

Seulement voilà… si tout était pour le mieux dans le meilleur des mondes, ce serait vraiment trop beau. Passée la présentation idyllique de cette vie champêtre, les nuages s’amoncellent au-dessus de la tête de Damien. Pour s’occuper des animaux, il doit arrêter l’école. « Pourquoi tu retournerais à l’école en septembre », décrète son père, catégorique. « Tu sais déjà lire, compter et écrire. C’est bien suffisant. » Le Père (mettons-lui une majuscule), c’est la figure qui va s’opposer à Damien et à sa vision du monde – la figure qui va faire basculer la pièce dans Le Complexe de Chita.

Le Père, c’est tout d’abord une vision très nette de la masculinité. Une masculinité pleine, entière, toute puissante : le coq est seul dans sa basse-cour, il règne sur les poules ; un homme ne pleure pas, ne chouine pas ; un homme joue au foot et pas à la corde à sauter ; un homme commande aux animaux, à ses enfants, à sa femme. Relents bibliques, machistes, biologiques ? Le Complexe de Chita se garde bien de trancher pour souligner l’origine des préjugés, préférant agir dans la nuance et laisser à chacun la liberté de se faire sa propre idée.

Face à l’injonction paternelle (« tu seras un homme, mon fils », Damien essaie de se positionner. Être un homme, ça veut dire quoi ? Être fort ? Mais alors, il faut avoir des muscles, beaucoup de muscles ! Commander ? Mais alors, il faut imposer sa volonté à autrui. Face au Père qui maltraite ses amis animaux, face à sa sœur qui refuse catégoriquement de se marier (offrant un contrepoint féminin aux interrogations de Damien), face à sa tante qui veut l’aider à reprendre l’école, Damien se questionne. Comment faire ? Est-ce vraiment cela, être un homme ?

L’homme, un animal comme les autres

Avec Le Complexe de Chita, le Théâtre des Marionnettes inaugure un triptyque sur le genre, qui comptera également Filles et Soie (du 13 au 14 mars, je vous en reparlerai) et Chambre Noire (27 au 31 mars, à partir de 16 ans). S’il est indéniable que Le Complexe de Chita questionne le genre et, par conséquent, le clivage homme / femme et la constitution d’une identité basée sur les différences entre les sexes, la pièce va bien plus loin. En parfaite osmose avec leurs marionnettes de table, les trois comédiens de la Cie Tro-Héol (Daniel Calvo Funes, Sara Fernandez et Christophe Derrien) déconstruisent avant tout l’humain : animal bipède doué de parole, l’Homo sapiens est-il réellement différent de ses frères animaux ?

Damien pose sur la question un double regard : celui de l’enfant, tout d’abord, qui ne comprend pas en quoi il est légitime de frapper au sang une ânesse, afin de la forcer à porter une charge trop lourde pour elle. Qui ne comprend pas pourquoi une poule qui ne pond plus doit passer à la casserole. Pourquoi un chien de garde doit toujours être attaché. Ce Damien-là, incarné par une marionnette virevoltante, s’oppose au Père, figure de l’homme qui règne en maître. Pour sauver ses amis et tenter de rétablir l’équilibre, il passe un pacte avec le dieu Pan, protecteur de la gent animale – pour le meilleur, et peut-être aussi pour le pire. Ce Damien-là apprendra que l’humain doit, pour trouver sa place dans le monde, être humble et ne pas agir de manière inconséquente. Ces leçons, c’est le Damien adulte qui les met en mots lorsque, narrateur de sa propre histoire, il s’adresse au public par l’intermédiaire du comédien.

Douceur rugueuse

Le Complexe de Chita, c’est à la fois un conte enfantin et une aventure initiatique, une aventure humaine et une fable animalière à la morale bien cachée qui, sans prendre des airs donneurs de leçon, interpelle et bouscule. À l’image des marionnettes aux tons brun et beige, l’histoire est à la fois douce et rugueuse, drôle et tendre. On a envie de s’y plonger pour en apprendre plus sur soi-même, sur ce qui nous relie à notre identité, ce qui nous relie à l’humain – à l’animal. Comme le plateau, dont une partie centrale (faite de cerceaux métalliques) tourne sur elle-même, Le Complexe de Chita joue sur le revirement, alternant espérance et désillusion, révolte et résignation, combat et paix.

Le tout, pour nous apprendre à grandir. Ou, en tout cas, à essayer.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Le Complexe de Chita, de Daniel Calvo Funes, du 1 au 10 mars 2019 au Théâtre de Marionnettes de Genève.

Mise en scène : Daniel Calvo Funes

Avec Daniel Calvo Funes,  Sara Fernandez et Christophe Derrien.

Photo : ©Martial Anton

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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