Les réverbères : arts vivants

Le fils en scène au nom du père

Quand Édouard Louis joue lui-même son récit, Qui a tué mon père, la vérité biographique affleure à chaque phrase. Mais le théâtre, lui, ne suit pas toujours.

Il faut repartir du nerf du texte. Qui a tué mon père n’est pas une énigme. Encore moins un jeu littéraire : c’est une accusation. Édouard Louis y revient vers un père usé trop tôt, abîmé par le travail, la pauvreté, les accidents, les renoncements, les politiques publiques aussi. Cet ancien ouvrier a le dos cassé, le souffle court, le ventre déchiré de l’intérieur par ce que les médecins appellent une « éventration ».

Le livre et le spectacle avancent par fragments : des souvenirs d’enfance, des scènes de honte, des éclats de tendresse, la découverte d’un corps devenu presque étranger, puis la colère, de plus en plus nette, toujours plus nommée.

Le fils comprend que la brutalité du père, son homophobie, son raidissement viril, ne viennent pas de nulle part ; ils ont poussé dans un monde qui écrase, humilie et mutile. C’est là la force d’Édouard Louis : faire passer l’analyse sociale non par le concept mais par la chair, par un dos cassé, un souffle court, une vie rapetissée avant l’âge. On est confronté est à un portrait indigné tuilant rage, vengeance et tendresse. Le corps paternel devient un champ de bataille politique.

Dépouillement

Édouard Louis joue donc son propre rôle. Le dispositif est sobre : un petit bureau boisé, des micros, un fauteuil vide pour le père absent, un grand écran où passent routes pluvieuses, paysages du Nord, images de mémoire d’enfance et d’adolescence ; des séquences de danse et de play-back viennent déchirer par moments la ligne du récit. Sur le papier, l’idée est forte. Elle l’est même profondément : qui mieux que l’auteur pour porter cette parole née d’une nécessité si intime ? Et il y a, dans cette exposition de soi, quelque chose de désarmant.

Quand Édouard Louis parle sans effet, quand il s’approche du fauteuil vide, quand l’enfance remonte sous la voix adulte comme une eau mauvaise, le spectacle touche juste. Ostermeier sait ménager cet espace de nudité où la confession cesse d’être psychologique pour devenir politique. C’est le meilleur de sa mise en scène : non pas souligner le texte, mais lui ménager comme une chambre d’écho.

Failles

Mais c’est aussi là que le spectacle bute. Car l’incarnation par l’auteur apporte une vérité indéniable, sans garantir pour autant une véritable forme scénique. Ce qu’on gagne en authenticité, on le perd parfois en tension dramatique. La présence d’Édouard Louis est réelle, sensible, souvent bouleversante même ; elle n’est pas toujours aimantée.

Sa manière de rester au bord du même ton monocorde volontaire, souvent doux, finit par aplanir les reliefs d’un texte qui, lui, demande des cassures, des ressacs, des changements de pression. En témoignent aussi les titres pop repris par l’écrivain acteur en mimographie façon playback. Ils rejoignent le biopic et la relation au père qui se travestissait en majorette mais sans marquer réellement, troublés par leur côté attendu et systématique. Les tubes de Britney Spears et Céline Dion défilent toutefois comme on ouvre une fenêtre dans une chambre adolescente pour laisser entrer un peu d’air dans ce récit âpre.

Les tableaux dansés sur « Barbie Girl » ou « Baby One More Time » ont une grâce froissée qui ramène au théâtre autofictionnel d’un Jonathan Capdevielle (Adishatz/Adieu). Celle du gamin qui s’enfermait dans sa chambre. Pour exister ailleurs, être autre chose que ce que le village attendait de lui. Et la fin, quand Édouard Louis affiche une cape de Superman sur un pull Pokémon pour accrocher les portraits de présidents notamment sur un fil à linge et leur jeter des pétards à la figure, se love une allégresse potache qui désamorce l’emphase du réquisitoire. C’est un geste d’enfant qui se venge.

À plusieurs reprises, on sent la mise en scène chercher des béquilles. Comme dans Retour à Reims, adapté de l’essai du sociologue Didier Eribon, et mis en scène par Thomas Ostermeier, l’écran illustre plus qu’il n’ouvre, la pop agit comme une soupape attendue. Et la dernière partie, celle de la dénonciation des responsables politiques, glisse vers un théâtre plus démonstratif que nécessaire. Là où le texte devait brûler, il explique.

Souvenir de Stanislas Nordey

Cette faiblesse apparaît d’autant plus nettement qu’il existe un précédent de très haute tenue : la version du metteur en scène et comédien Stanislas Nordey. Il faut le rappeler, parce que l’histoire du texte compte ici autant que son résultat scénique. Nordey est à l’origine de son aventure théâtrale.

Il a proposé à Édouard Louis d’écrire pour la scène après leur rencontre au TNS, c’est bien lui qui en a suscité l’écriture et qui l’a monté le premier. Nordey faisait entendre avec intensité la violence sans la rabattre sur l’illustration, de maintenir ensemble l’amour filial, l’effroi social et la colère publique. Là où Ostermeier accompagne avec délicatesse un geste autobiographique, Nordey, lui, faisait théâtre de la déchirure.

Le décor était une vaste photographie en noir et blanc de maisons ouvrières alignées sous un ciel bas, et au centre, des mannequins figuraient le père absent, corps disloqués, corps de silence. L’acteur et metteur en scène faisait résonner chaque mot avec une précision de gong, il laissait des suspenses avant de lâcher un complément d’objet, il rendait palpable la neige dans la cour, la moquette du bus, l’odeur du tabac froid. Et quand venait le moment de nommer les responsables politiques – Chirac, Sarkozy, Hollande, El Khomri, Macron –, le public était pris à la gorge, sommé de se situer, dans un inconfort qui est le signe d’un grand théâtre social et politique.

Fragilité nue

Mais la version Louis-Oestremeier a pour elle une fragilité nue, presque gênante parfois, qui n’est pas sans beauté. On y voit un écrivain entrer physiquement dans sa propre matière, tenter de reprendre possession d’un passé qui l’a défiguré autant qu’il l’a fabriqué. Certaines images restent : le fauteuil du père comme un trou dans la scène, les danses pop comme des revanches de chambre d’enfant, et ce mélange très particulier, chez Édouard Louis, de dureté analytique et d’amour tardif.

Mais ce qui reste en tête, au fond, ce n’est pas la scénographie, ni le dispositif, ni même l’audace de voir l’auteur jouer son texte. C’est la vieille blessure centrale : un enfant réclame qu’on le regarde, un père détourne les yeux, et des années plus tard le fils comprend que cette scène minuscule contenait déjà tout – la honte, la classe, le genre, la violence, le pardon impossible et pourtant tenté. Cette matière-là demeure. La mise en scène d’Ostermeier l’approche parfois. Sans la contenir tout entière.

Bertrand Tappolet

Infos pratiques :

Qui a tué mon père d’Édouard Louis, à la Comédie de Genève, du 25 au 28 mars 2026.

Mise en scène : Thomas Ostermeier.

Avec Édouard Louis

www.comedie.ch/fr/qui-a-tue-mon-pere

Photos : ©Jean-Louis Fernandez

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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