Le mariage des ours
Une bonne heure de bonheur avec Tchekhov. Au Théâtre de Carouge, trois interprètes débordants d’énergie font voler en éclats les convenances amoureuses de La Demande en mariage et de L’Ours. Sous la direction de Tibor Ockenfels et Flavie Tapparel, la rencontre devient un sport de combat. Un réjouissant carnage.
Avant de demander une main, mieux vaut s’assurer qu’on ne se disputera pas le terrain. Dans La Demande en mariage, Lomov, drôlement fagoté et passablement inquiet, vient épouser Natalia avec la bénédiction de son père, Tchouboukov. Tout devrait bien se passer. Mais une querelle de propriété suffit à faire dérailler l’entreprise. Les politesses s’effacent, les susceptibilités s’enflamment, chacun défend son pré comme si sa vie en dépendait. Pour la déclaration, on repassera.
Difficile de ne pas se réjouir de cette débâcle. Sous les usages bien établis d’un mariage qui semble arranger tout le monde, Tchekhov laisse surgir des êtres incapables de céder un pouce de terrain. Au propre comme au figuré. On veut se marier, certes, mais on tient d’abord à avoir raison. L’autre est un parti possible et déjà un adversaire.

La fille à marier, le père organisateur sous ses dehors bienveillants, le prétendant moins lisse qu’il n’y paraît : les archétypes sont en place. L’accord paternel semble avoir préparé le chemin avant même que Natalia sache ce qui se trame. De quoi interroger, depuis notre époque, la place laissée au consentement dans cette négociation entre propriétaires. Mais la jeune femme a suffisamment de caractère pour faire exploser le programme. La suite part joyeusement en sucette, dans une démesure où les intérêts matériels et l’amour-propre prennent toute la place que l’on aurait pu réserver aux sentiments.
Dans L’Ours, le chemin s’inverse. Popova, jeune veuve retranchée dans sa fidélité au défunt, reçoit la visite de Smirnov, venu réclamer une dette de son mari. Elle entend rester dans son deuil ; lui veut récupérer son argent. Son valet Louka a beau souhaiter la voir revenir à la vie, ce créancier aux manières de séducteur alpha n’est pas précisément la visite dont on rêverait pour l’y encourager. La confrontation s’envenime jusqu’au défi en duel, avant que le désir ne vienne brouiller les positions.
Après le mariage empêché par la dispute, voici la dispute qui prépare une rencontre amoureuse. Le rapprochement des deux pièces fait sourire autant qu’il interroge. La Belle doit-elle toujours finir avec la Bête ? L’hostilité serait-elle un prélude obligé à l’attirance ? Est-ce donc cela, l’amour ? On imagine le fantôme de Tchekhov nous adresser ces questions avec un sourire ironique.

Né en 1860 dans une Russie en pleine transformation, l’écrivain s’est d’abord exercé à la satire dans de courtes chroniques, écrites notamment pour financer ses études et soutenir sa famille. Il a vingt-huit ans lorsqu’il compose ces deux plaisanteries en un acte, en 1888. Leur succès conforte son parcours au théâtre, déjà amorcé avec Ivanov. À côté des monuments que deviendront La Mouette, Oncle Vania, Les Trois Sœurs ou La Cerisaie, ces formes brèves révèlent un Tchekhov qui se délecte des emballements de la comédie. La légèreté n’empêche pas l’acuité du regard : que reste-t-il de nos nobles sentiments lorsqu’on gratte le vernis ?
Il écrivait dans ses carnets : « L’amour, l’amitié, l’estime ne forment pas de liens aussi solides que la haine commune. » La haine partagée n’est certes pas la même chose que l’hostilité réciproque. Mais la formule rappelle combien les liens humains peuvent se nouer ailleurs que dans les beaux sentiments dont on les habille. Ici, des couples, ou ce qui pourrait en devenir, s’affrontent sur fond de préoccupations matérielles et de visions égoïstes. Derrière les convenances craquelées, quelle jouissance de voir surgir l’hypocrisie, les colères et la crédulité.
Que disent aujourd’hui ces petites comédies de mœurs traversées de critique sociale ? Le monde a changé, les relations amoureuses et leurs modes d’expression aussi. Les rapports de force, eux, trouvent encore bien des occasions de prospérer. Cette persistance donne au spectacle une actualité qui nous met en joie, tout en laissant affleurer une question moins confortable : que reproduisons-nous d’une époque à l’autre ? Et qu’apprenons-nous ?

Tibor Ockenfels et Flavie Tapparel prennent ces affrontements à bras-le-corps. Leur mise en scène assume l’excès, les débordements, la mauvaise foi portée à son point d’ébullition. Le rythme emporte les personnages au-delà de ce qu’ils prétendaient maîtriser. Ces deux machines comiques gagnent en folie à mesure que leurs protagonistes perdent toute mesure.
Faire vivre les classiques est un exercice à part entière. Comment leur donner de l’air sans dissoudre ce qui fait leur force ? L’équilibre est ici remarquablement trouvé. Les deux artistes s’autorisent à « dé-respecter » Tchekhov, à bousculer les attitudes et à pousser les silhouettes jusqu’à la caricature, tout en conservant les conflits qui travaillent ses textes. La langue garde quelques formulations surannées, mais l’ensemble coule avec une belle fluidité. L’action se situe dans un temps suffisamment ouvert pour que ces personnages nous parviennent sans difficulté. L’orgueil froissé n’a pas pris une ride.
D’abord présenté en plein air dans les communes genevoises avec le camion-théâtre, le spectacle conserve dans la Petite Salle une réjouissante proximité avec le public. Les interprètes y circulent, s’interpellent à distance, prennent les spectateurs à témoin. L’un d’eux peut même se découvrir une vocation de médecin à la seule apparence de sa chemise. Ces échappées prolongent la démesure des personnages : leur agitation devient trop grande pour tenir sur le plateau. Nous voilà embarqués dans leurs affaires, témoins amusés de ce qu’ils auraient sans doute préféré garder entre eux.
La scénographie de Valeria Pacchiani accompagne cette mobilité. Dans La Demande en mariage, une façade lumineuse, fleurie aux fenêtres, offre d’abord une image accueillante de la maison. Puis ses deux parties s’écartent pour ménager les passages. Le décor participe au jeu, soutient les entrées et les sorties, se prête aux mouvements des interprètes. Cette ouverture fait joliment écho aux convenances qui craquent : derrière la présentation aimable, les êtres se découvrent autrement moins accommodants.
La technique sert efficacement l’ensemble. Les lumières de Sébastien Graz accompagnent l’action avec discrétion, laissant toute sa place à la comédie. On pourrait reprendre ici l’adage selon lequel une bonne lumière est celle qui ne se voit pas : celle-ci contribue à la réussite sans réclamer notre attention.

Reste le moteur de cette réjouissante mécanique : Estelle Bridet, Matteo Prandi et Raphaël Vachoux. Difficile de les départager tant ils se tirent mutuellement vers le haut. L’énergie circule, la surenchère se nourrit des partenaires, chacun relance l’autre. Leurs personnages ont beau se déchirer, leur entente de jeu porte toute la soirée.
Estelle Bridet compose dans La Demande une sorte de Heidi sous coke, dont l’apparente fraîcheur n’annonce pas nécessairement la puissance de feu. Dans L’Ours, la voici veuve noire aux gants de boxe, prête à défendre son territoire. D’un rôle à l’autre, la pression monte : on la sent capable d’exploser comme une marmite à vapeur. Elle donne à ces femmes une énergie qui déborde les images bien rangées de la fille en attente et de la veuve inconsolable.
Matteo Prandi est impayable. Prétendant androgyne dans La Demande, il tord le cou aux poses viriles dont les masculinistes font leur ordinaire. Ses mimiques, ses expressions et sa gestuelle nourrissent une drôlerie qui tient autant au désarroi du personnage qu’à sa volonté de poursuivre une entreprise manifestement mal engagée. Perdu en Lomov, fragile en Louka dans L’Ours, il donne envie de prendre soin de lui au milieu de ces tempéraments prêts à en découdre.
Raphaël Vachoux, enfin : quelle énergie, quel sourire, quelle joie de jouer. Dans La Demande, son personnage en peignoir a quelque chose d’un nageur est-allemand, avec une assurance qui ferait presque de lui un gendre idéal version années 1980, golden boy compris. Dans L’Ours, il campe un phallocrate effronté, sûr de ses prérogatives comme de son pouvoir de séduction. Son sens du rythme, la clarté de sa diction et son aisance corporelle sont spectaculaires. Il trouve dans la démesure un terrain de jeu où ses partenaires lui répondent avec un égal appétit.
La Demande en mariage emporte particulièrement l’adhésion par son tourbillon de vitalité et d’humour. L’Ours paraît un peu moins irrésistible sur le terrain du rire, mais prolonge utilement le trouble. Que faire de cette brutalité masculine qui se transforme en déclaration ? Et de cette attirance qui surgit au cœur de l’hostilité ? Le dénouement amoureux suffit-il à rendre tout cela aimable ?
C’est là que la soirée trouve son sel. On rit de ces êtres excessifs, de leurs certitudes et de leurs contradictions. Puis on reconnaît, derrière leurs manières d’un autre siècle, cette difficulté familière : vouloir rencontrer quelqu’un sans renoncer à avoir le dernier mot.
Stéphane Michaud
Informations pratiques :
La Demande en mariage et L’Ours d’Anton Tchekhov au Théâtre de Carouge jusqu’au 29 novembre 2026.
Traduction : André Markowicz et Françoise Morvan
Mise en scène : Tibor Ockenfels et Flavie Tapparel
Avec Estelle Bridet, Matteo Prandi et Raphaël Vachoux
Photos : © Carole Parodi

