La plume : créationLa plume : littérature

Écrire pour cohabiter : devenir… un-e autre vivant-e (3, partie 1)

En collaboration avec la Maison Rousseau et Littérature (MRL), l’autrice Magali Bossi anime depuis plusieurs années des ateliers d’écriture à destination des classes. Pour les élèves du Secondaire I, elle propose une découverte l’écopoétique – autrement dit, l’écriture du point de vue d’un-e autre être vivant-e.

Chouette, renard, chêne, araignée, lierre… les élèves ont relevé le défi pour endosser les plumes, pelages, feuilles et carapaces de chitines de ces êtres que nous côtoyons, parfois au quotidien, de près ou de plus loin.

Sous forme d’une enquête policière forestière, découvrez le début du troisième texte de cet atelier, issu de la classe de Jonathan Tholoniat, qui a développé le projet pédagogique « Écrire pour cohabiter » au Cycle d’orientation du Vuillonnex.

Le traître est-il vraiment méchant ? (partie 1)

PROLOGUE

« Pourquoi ? », telle est la question que je me pose à longueur de journée.

« Pourquoi ce Tout-Nu chercherait-il à nous faire du mal, à nous exterminer ? »

« Pourquoi veut-il décimer notre population alors que nous nous comportons bien avec lui depuis des décennies ? »

« Pourquoi ce chien est-il toujours là sur les scènes de crime ? »

Tant de questions, toujours plus de questions, mais jamais de réponses.

La situation est au point mort, à moins que…

CHAPITRE 1

Pour survivre ou pour tuer.

Le noir sans fin tombe, il est parsemé de petits points colorés. Enfin, il fait froid mais je dois sortir chasser. Voilà une semaine que je ne mange pas, soit à cause du manque de proies, soit à cause de ces petits points blancs qui tombent et qui gèlent tout, même moi. Il fait tellement froid que ces petits êtres bruns qui bougent frénétiquement dès qu’ils m’aperçoivent, ne sortent plus faire des provisions.

Je sors de la cachette que m’offrent les feuilles de ce tronc, et déploie mes ailes FLAP FLAP silencieusement, car je sens une présence en bas. J’essaye de savoir ce qui se trouve en dessous de mon arbre quand BOUM, je sursaute et m’envole dans le noir sans fin parsemé de petits points colorés. Je regarde vers le bas et découvre un renard mort… La vue de son cadavre me donne un haut-le-cœur. À quelques mètres se trouve un Tout-Nu couvert d’un long tissu de peau de fouine. Je commence à déployer mes ailes quand j’aperçois un chien. Dès qu’il me voit, il s’enfuit en courant. À cette époque, celle où le noir sans fin reste la plupart de la journée, la chasse commence, et on entend souvent des BOUM !. Il me semble que les Tout-Nus les appellent « coups de feu », ce que je trouve stupide puisque le feu ne peut pas donner de coups.

CHAPITRE 2

Une décision à prendre.

Le noir sans fin laisse place au bleu infini. Je rentre vers mon nid, tout en me demandant pourquoi le chien s’est enfui, quand j’aperçois un attroupement d’animaux. En m’apercevant, Ailes de feuilles, le criquet, m’interpelle :

— Grandes Ailes, Grandes Ailes ! Le cadavre de renard était celui de Grand-Mère Renarde !

— QUOI ?!

C’est la seule chose que j’arrive à dire. Grand-Mère Renarde était l’un des animaux les plus vieux de la forêt. Quand on avait un problème, c’était elle et personne d’autre qu’on allait voir. Elle était aussi l’habitante la plus sage de la forêt. Les mamans plumes aimaient raconter, le soir, pour endormir leurs enfants, qu’il fallait seulement aller voir la vieille renarde le jour car la nuit, elle pouvait les croquer. Ça restait une renarde après tout.

Autour de moi la foule s’agite, je suis à présent ce qu’il y a de plus près d’une cheffe. Je lance un long hululement pour rappeler l’ordre. Tout le monde se tourne vers moi car, sans vouloir me vanter, c’est moi, à présent, la personne la plus sage de la forêt.

— Grandes Ailes, Grandes Ailes ! Que faire à présent ?

C’est ce que semble crier toute la forêt, arbres y compris. Je leur dois une réponse, mais je n’ai aucune idée de la marche à suivre. Je vais avoir besoin d’aide. Je prends alors la décision de convoquer le conseil des habitants de la forêt. C’est un événement extrêmement rare, mais la population paraît satisfaite de mon choix. Je respire, enfin, je n’aurai pas à prendre cette décision toute seule. Nous décidons de placer le conseil dans trois lever de soleil, ça ne m’arrange pas vraiment, mais je sais que nous ne sommes pas légion dans la forêt à pouvoir voir dans le noir sans fin.

CHAPITRE 3

Pas le temps pour vos histoires.

Je rentre au nid et me rappelle que je dois proposer une marche à suivre : chacun doit proposer une idée pour arrêter les meurtres. Je ne vois qu’une solution : enquêter et arrêter le meurtrier. En attendant, le bleu infini arrive au moment où la boule jaune qui joue à cache-cache est la plus voyante, et je suis tellement fatiguée que je manque de tomber de la branche où je suis posée. Heureusement, Grandes Aigrettes me redresse juste à temps.

— Bonjour Grandes Ailes, que fais-tu debout à cette heure-ci ? me demande-t-il.

— Ça a pris du temps pour que tout le monde soit d’accord… Et toi ?

Ses plumes frémissent comme sous le coup de la gêne. Je suis en train de me demander pourquoi quand il lève une de ses serres, et en voyant ce qu’il tient je me sens rougir : il tenait un bouquet de tulipes roses.

— Merci, ce sont mes préférées ! m’exclamé-je, à la fois surprise et heureuse.

— De rien, comme je sais que tu as eu une journée difficile, je me suis dit que ça te ferait du bien de penser à autre chose, m’explique Grandes Aigrettes.

Je ne savais plus trop quoi dire mais Mini Aigrettes, le neveu de Grandes Aigrettes, m’épargne de devoir répondre :

— Ouh les amoureux, chantonne-t-il. Et en plus, ils rougissent ! s’écrie-il tout content.

— Mais tais-toi enfin ! le rabroue Grandes Aigrettes.

— Je vais vous laisser entre vous, dis-je en réponse à leurs deux commentaires.

Je commence à m’engouffrer dans le tronc d’arbre qui me sert de nid, quand je les entends se disputer :

— Ah bah bravo, tu l’as fait fuir ! s’exclame Grandes Aigrettes.

— Eh, c’est ta faute ! T’avais qu’à lui dire ce que t’avais à lui dire avant, à la place de le lui dire avec des petits signaux qu’elle ne comprendra jamais ! lui répondit son neveu.

— Mais, je n’y arriverai jamais !!!

— Ouais bah en attendant, elle est partie, lui lance son neveu, blasé.

Est-ce que ça veut dire que Grandes Aigrettes m’ai…..

Non ! s’exclame ma conscience, tu n’as même pas assez de temps pour faire un choix pour le conseil, alors tu as n’a PAS de temps pour des histoires de cœur. Je secoue la tête pour me ressaisir.

CHAPITRE 4

Le conseil

Le jour du conseil arrive et j’ai fait mon choix : je laisserai le reste des habitants de la forêt s’exprimer, prendrai en compte leurs avis mais, au fond de moi je sais que je veux mener l’enquête. Je stresse un peu quant à savoir l’avis des autres.

FLAP FLAP Je m’envole en direction du grand Chêne. Quand j’arrive, tous les habitants de la forêt qui participent au conseil sont déjà là. Je suis à peine posée que tout le monde se met à crier :

— C’est à Grandes Ailes de mener l’enquête ! dit Aile de feuille le criquet.

— Oui je suis pour ! ajoute Six points la coccinelle.

— Moi aussi ! Elle sait voler plus silencieusement que tous les animaux ici présents ! renchérit une renarde que je ne reconnais pas.

— Elle sait voir dans le noir comme personne, hulule une maman plume.

— D’accord, j’irai. Je vous donnerai le résultat de mon enquête pour la prochaine pleine lune.

En réfléchissant, il me reste 15 levers de soleil avant de devoir leur dire ce que j’ai trouvé. Je vais donc devoir me dépêcher si je veux qu’on continue à me faire confiance.

Mais je suis épuisée… La boule jaune a enfin décidé d’arrêter de se cacher, alors je vais pouvoir aller me coucher.

BOUM ! Je me réveille en sursaut !

C’est le troisième « coup de feu » de la journée. Je me dépêche de m’envoler FLAP FLAP dans l’espoir d’apercevoir quelque chose. Quand j’arrive sur place, il n’y a personne, j’entends juste au loin l’aboiement d’un chien et le bruit des feuilles qui crissent sous le poids d’un cadavre – enfin, je suppose.

Je retourne me coucher, mais je n’arrive pas à trouver le sommeil. J’ai un mauvais pressentiment. Au bout de dix minutes, je comprends que je ne vais pas pouvoir dormir alors je me lève en grommelant. Bon, aujourd’hui c’est le premier jour de mon enquête, il va falloir que je trouve une piste si je veux avoir le temps de résoudre ce mystère.

Tout d’abord, je me décide à aller voir l’endroit où on a trouvé le cadavre de Grand-Mère Renarde : il peut peut-être y avoir encore des indices sur place. Si je me dépêche, je peux y être avant le moment où la boule jaune brille le plus fort la journée.

La suite dans le prochain épisode.

Violeta et Clara

Photo : © Jecquan (sur Pixabay)

La Pépinière

« Il faut cultiver notre jardin », disait le Candide de Voltaire. La Pépinière fait sienne cette philosophie et la renverse. Soucieuse de biodiversité, elle défend un environnent riche, où nature et culture deviendraient synonymes. Des planches d’une scènes aux mots d’une page, des salles obscures aux salles de concert, nous vous emmenons à la découverte de la culture genevoise et régionale. Critiques, reportages, rencontres, la Pépinière fait péter les barrières. Avec un mot d’ordre : jardinez votre culture !

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