Les réverbères : arts vivants

Olga de Soto, l’art d’habiter le temps

Une feuille de papier reste déchirée pendant une heure. Les voix de spectatrices et danseuses se mêlent aux archives d’un ballet qui s’étend sur plusieurs décennies. Avec Paper Lane et Une introduction (revisitée), Olga de Soto suit deux voies particulières. Elle veut sonder ce qui reste d’un mouvement, d’une œuvre, d’une vie. 

La chorégraphe espagnole pose une question cruciale : que veut dire encore prendre le temps de regarder dans un monde qui accélère ? Que reste‑t‑il d’une danse quand les corps ont quitté la scène ?

Depuis plus de trente ans, Olga de Soto explore cet espace qui oscille entre ce qui s’est passé et ce qui demeure. Née à Valence, installée à Bruxelles, formée au Centre national de danse contemporaine d’Angers, Olga de Soto a peu à peu orienté son travail chorégraphique vers le documentaire, la vidéo, les installations et les arts plastiques.

Danse après la danse

Avec histoire(s), en 2004, Olga de Soto a retrouvé des spectateurs de la première du Jeune Homme et la Mort, ballet de Roland Petit créé en 1946 sur un texte de Jean Cocteau. Leurs souvenirs, imparfaits et parfois contradictoires, ont fait ressurgir un spectacle dont la réalité ne correspondait plus toujours aux images conservées. Une nouvelle perspective est alors apparue : une chorégraphie vit aussi dans l’imaginaire des spectateurs.

Les deux réalisations présentées à Genève paraissent d’abord appartenir à des mondes opposés. Pourtant, elles partagent la même obstination : penser qu’une action ne s’arrête pas forcément quand elle n’est plus visible. « Je travaille sur des temporalités étendues, étirées, dilatées. Non pas parce que je veux dilater le temps en soi, mais parce que les sujets que j’explore le demandent », explique Olga de Soto en entretien.

Déchirer, durer, résister

Sur une bande blanche de dix mètres, Olga de Soto avance en tirant le papier vers l’arrière. Elle répète ce geste pendant une heure, sans chercher à faire spectacle. Chaque fois qu’elle change de posture, répartit son poids, plie ses articulations ou sent la résistance du papier, le mouvement se modifie et chaque centimètre demande une nouvelle concentration.

« Il existe d’ailleurs un paradoxe assez important dans cette performance. La feuille de papier constitue mon support, mais c’est précisément ce support que je déchire », explique-t-elle. En déchirant le papier, elle crée un paysage qui naît de sa propre destruction. Ce qui semble simple cache un vrai effort physique. L’artiste parle d’une « écoute tactile », d’un dialogue avec les contacts, les pulsations et les sensations internes qui, petit à petit, fixent le rythme du déchirement. « C’est une négociation permanente avec soi‑même, avec son propre corps, avec l’attention que l’on porte à ce que l’on est en train de faire. » La lenteur devient ainsi une technique, une discipline, une façon exigeante d’habiter le mouvement.

Rêve

Olga de Soto raconte que l’idée lui est apparue en rêve, après avoir lu Aliénation et accélération de Hartmut Rosa et après avoir travaillé avec l’artiste plasticienne belge Sophie Whettnall. Sophie Whettnall crée des œuvres à partir de papiers découpés en lignes sinusoïdales, qui, une fois superposées, forment des paysages. Alors que les superpositions de Whettnall condensent de nombreux gestes, Paper Lane montre le temps qu’il faut pour accomplir un seul geste.

Sa délicatesse ne masque pas la violence du geste. « Ce qui est proposé dans Paper Lane est très éloigné du wellness. Il y a vraiment, dans cette déchirure, une volonté de percer le temps. J’utilise parfois l’expression hacker le temps », affirme‑elle. Le soin apporté à chaque déchirure et la destruction du papier créent une contradiction fertile, bien plus intéressante qu’une simple célébration de la lenteur.

Encore faut‑il que la durée travaille vraiment le regard. Le dispositif montre sa propre fragilité : quand les variations deviennent presque invisibles, l’attention peut se concentrer ou, au contraire, se disperser. « Voir, regarder, observer ou contempler ne sont pas les mêmes actes. Ce sont des façons différentes d’être présent. »

Dans les plis de l’archive

Avec Une introduction (revisitée), le temps change d’échelle. Ce n’est plus quelques dizaines de minutes étirées pour sentir les petites variations d’un mouvement, mais presque un siècle de transmission, de bouleversements politiques et de vies traversées par une œuvre. Le point de départ est La Table verte, créée à Paris en 1932 par Kurt Jooss. Inspiré de la danse macabre médiévale, ce ballet en huit tableaux pour seize danseurs dénonce les mécanismes de la guerre et les souffrances qu’elle cause.

Depuis 2006, le projet examine les conditions de création, la circulation, la réception et les modes de transmission. Des archives photographiques, des documents audiovisuels et des entretiens avec des interprètes et des spectateurs alimentent une enquête dont Une introduction, créée en 2010 au festival Tanz im August à Berlin, constitue une forme. La version revisitée, présentée pour la première fois à Bruxelles le 27 janvier 2026, prolonge notamment l’exposition Reconstruction d’une danse macabre, réalisée au Museo Reina Sofía de Madrid en 2024. L’ambition s’est élargie depuis histoire(s) : « Je voulais comprendre comment La Table verte avait circulé dans le temps et dans l’espace, comment elle avait été perçue par différentes générations, dans différents pays et dans des contextes politiques très divers. »

La présence scénique d’Olga de Soto est elle-même chorégraphiée. Robe rouge, bottines noires : la référence à la Partisane et à la Mort de La Table verte est discrète, symbolique, sans incarnation littérale. Le phrasé est lent, l’adresse précise.

Faire récits

Sur un plateau nu, l’artiste raconte son cheminement, accompagnée d’un écran, de témoignages filmés et de photographies. Parmi les voix enregistrées figurent Françoise Dupuy, Michèle Nadal et Joan Turner Jara. Ces trois femmes ont contribué à l’émancipation de la danse moderne, en associant création chorégraphique, recherche sur le mouvement et transmission pédagogique. Françoise Dupuy avait huit ans lorsqu’elle découvrit La Table verte à Lyon, en 1934. Selon le témoignage recueilli par Olga de Soto, cette représentation décida sa vocation de chorégraphe. « Ce récit individuel devient une partie de l’histoire collective de La Table verte », observe l’artiste. L’histoire de la danse ne se limite plus aux œuvres et aux grandes signatures ; elle accueille les existences qu’elles ont transformées.

Cette orientation se concrétise dans le défilement des noms d’interprètes répertoriés par Olga de Soto. Ils sont désormais 1348. « On parle beaucoup des chorégraphes, de leurs œuvres, des grandes figures qui ont marqué une époque. Mais ce sont aussi les danseurs et les danseuses qui rendent ces œuvres possibles, qui les font vivre, qui les transmettent et qui les font traverser les générations. »

Quand le travail documentaire prend une place importante, la scène peut devenir le lieu d’une conférence illustrée, et l’accumulation d’informations peut menacer la dynamique du spectacle. La parole et les images ne prétendent pas reproduire La Table verte ; elles composent une dramaturgie d’investigation. « L’une des questions motrices d’Une introduction était précisément de savoir comment faire œuvre du processus de recherche », indique la chorégraphe. C’est sur ce point que se joue l’enjeu artistique : transformer l’acte de consulter, de raconter ou de transmettre en événement scénique.

Les photographies qui circulent entre les spectateurs font partie de cette transformation. Au lieu de rester projetées à distance, les archives deviennent des objets que l’on reçoit, regarde et partage. La photographie n’est plus seulement une preuve ou une illustration ; elle crée un contact physique avec celui qui la voit. « Il me semblait indispensable de rendre au document son corps, sa matérialité, à une époque où les archives se trouvent de plus en plus dématérialisées. » Le public devient alors un maillon de cette circulation.

Traces

La dimension politique ne dépend pas seulement du sujet de La Table verte. Depuis la crise financière de 2008, Olga de Soto voit dans les diplomates du ballet des représentants du pouvoir économique d’aujourd’hui. Le retour des nationalismes et les conflits actuels donnent à l’œuvre de Jooss une résonance troublante, mais il ne faut pas la comparer simplement aux années 1930. Face aux mécanismes de déshumanisation et à l’acceptation croissante de la violence, le travail documentaire sert aussi à combattre l’oubli.

Une question suit le parcours d’Olga de Soto : comment donner de la place à ce qui ne se montre plus ? Une déchirure laisse des marques de son passage. Le ballet continue d’exister dans les gestes de ceux qui le reprennent et dans les souvenirs de ceux qui l’ont vu. Ce n’est pas une mémoire intacte et figée, mais une responsabilité qui se transmet aujourd’hui. Il faut regarder longtemps pour voir ce qui, sans attention, pourrait disparaître.

Bertrand Tappolet

Infos pratiques :

Paper Lane. Samedi 7 et dimanche 8 novembre. Studio ADC. Maison des Arts du Grütli, Genève.

Performance de et avec Olga de Soto d’après un geste de Sophie Whettnall.

Elément plastique : Olga de Soto

Une introduction (révisitée). Mardi 10 novembre et mercredi 11 novembre. Espace Concorde, Vernier.

Concept, documentation, texte, caméra, son et présentation : Olga de Soto

Photos de haut en bas : Olga de Soto. Une Introduction ©Laura Ojeda ; Olga de Soto Mirage Displacement © Mila Ercoli ; Paper Lane. Olga de Soto © Lorraine Wauters-22 © Fondation_Stichting KANA ; Olga de Soto. Une Introduction © Grégoire Romefort ; Olga de Soto Une Introduction ©Laura Ojeda

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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