Les réverbères : arts vivants

Penser, aimer et agir en désaccord

Et si une critique prenait la forme d’une correspondance ? Dans Un rapport sur la banalité de l’amour, joué deux soirs au Casino Théâtre de Rolle, la passion entre Hannah Arendt et Martin Heidegger ouvre un théâtre du trouble moral. Ou quand l’intensité du désaccord exacerbe le lien amoureux. Génialement paradoxal, excellemment joué et profondément humain.

1925

Cher Martin,

Je vous écoute dans l’auditoire puis dans l’intimité troublante de votre bureau. À Marbourg, vos cours ouvrent des portes philosophiques dont j’ignorais jusqu’à l’existence. Mais lorsque vous me regardez, ce n’est plus seulement le monde que je voudrais comprendre. C’est ce qui m’arrive. Vous êtes mon professeur. Ces quelques mots devraient fixer une distance. Ils ne font que mesurer celle que je désire franchir. J’aime votre intelligence, cette manière de reprendre les questions à leur racine, de rendre soudain incertain ce que je croyais établi. Et je vous désire. Envers et contre tout. Déjà. Malgré nos désaccords de fond sur l’idéologie montante. Je ne sais pas encore combien il me faudra de temps pour distinguer ce que vous m’apprenez de l’ascendant que vous prenez sur moi.

Chère Hannah,

Depuis votre passage dans mon bureau, je vous attends jusque dans les heures où je devrais travailler. Je reprends vos objections, je retrouve votre regard. Vous m’écoutez avec une attention qui me trouble ; vous me contredisez avec une liberté qui m’attire davantage encore. J’aime ma femme. Notre vie, nos enfants, tout ce que nous avons construit m’attache à elle. Je ne veux rien en défaire. Et pourtant, je désire vous revoir, vous savoir près de moi, franchir à mon tour cette distance dont vous me parlez. Je devrais mesurer ce que je vous demande. Vous êtes mon étudiante ; c’est à moi qu’il appartiendrait de poser une limite. Mais je cherche déjà les mots qui nous permettraient de la franchir. Gardons cela entre nous, Hannah. J’aimerais croire que ce secret nous protège. Je sais au moins qu’il me protège, moi.

2026

Tout devrait les séparer. Il est le professeur admiré ; elle, l’étudiante éblouie. Elle est juive ; il se compromettra avec le nazisme. Leur histoire traverse la catastrophe européenne, mêlant l’élan amoureux aux affrontements philosophiques, les retrouvailles aux blessures que le désir ne suffit pas à refermer. Le spectacle donne une forme théâtrale à cette contradiction, à travers des scènes imaginées à partir de recherches documentaires. La fiction s’approche de ce que les faits seuls ne peuvent restituer : la manière dont une idée séduit, dont un argument blesse, dont un corps aimé fait vaciller une résolution.

D’emblée, l’adresse au public rompt le quatrième mur. Les deux formidables comédien-nes que sont Sabrina Martin et Frank Semelet passent du récit à l’incarnation avec une aisance remarquable. Ils nous parlent depuis aujourd’hui, puis rejoignent leurs personnages. Les transitions introduisent ainsi cinq moments clés de leur relation sur plus de trente ans et nous installent dans une position inconfortable : témoins d’une passion dont nous éprouvons la force sans pouvoir oublier ce qui la déchire.

Un tulle traverse le plateau. Il éloigne les corps dans le temps tout en laissant deviner leur proximité. Les ombres chinoises colorées prennent en charge la sensualité. Derrière cette membrane de mémoire, quelques silhouettes suffisent à faire éprouver ce que les idées ne gouvernent plus. L’échange intellectuel devient sensuel. Une objection relance l’attention, une répartie rapproche les corps. À quoi sert alors une idée ? À comprendre, à séduire, à dominer, à blesser, à demander pardon ? Le spectacle fait circuler ces usages dans une même conversation. Et la réussite de la mise en scène de François Marin tient à cette circulation constante entre la pensée et la chair. La densité philosophique trouve son rythme dans les élans, les résistances et l’humour des échanges. Les passages narratifs ménagent une respiration avant que chaque face-à-face ne resserre l’attention. On suit un débat dont on ressent physiquement les enjeux.

1933

Chère Hannah,

Tu voudrais que je réponde de ce que je crois entrevoir pour l’Allemagne. Tu nommes aveuglément ce que je m’obstine à tenir pour une promesse. Celle d’une renaissance nationale et l’occasion de donner à la pensée une puissance historique. J’entends participer à ce mouvement, peut-être même en éclairer la direction. Là où tu vois la menace, je prétends discerner un renouveau. À chacune de tes objections, je trouve une réponse. Je défends ma pensée, ma place, mon engagement. Je pourrais encore t’expliquer que tu me comprends mal. Il m’est plus difficile de me demander ce que je refuse de comprendre. Et même si je me trompe, comment le reconnaître ? Que resterait-il alors de celui que j’ai voulu être à tes yeux, aux miens, devant tous ceux qui m’écoutent ?

2026

Comment une intelligence si puissante peut-elle se compromettre avec le nazisme ? La question travaille le spectacle de part en part. En 1933, Heidegger devient recteur de l’Université de Fribourg et adhère au parti national-socialiste. Son engagement prend une forme politique et institutionnelle. Et Frank Semelet donne à voir un homme dont l’assurance devient une forteresse. L’autorité intellectuelle nourrit l’autorité masculine ; la faculté d’argumenter permet aussi d’esquiver. L’acteur excelle à rendre cette autorité séduisante, puis inquiétante. Son jeu laisse affleurer, sous l’assurance du maître, la fragilité de l’homme qui réclame d’être aimé et reconnu. Cette amplitude donne au personnage une épaisseur troublante : on comprend le pouvoir de son attraction tout en éprouvant la violence de ses dérobades.

Pour autant, dans son personnage, on peut lire une mécanique d’autojustification : plus reconnaître une erreur menace l’image de soi, plus l’on s’emploie à défendre le choix qui l’a produite. La contradiction entre la grandeur revendiquée et la compromission consentie devient presque insupportable. Alors, on raisonne encore, au risque de mettre son intelligence au service de son aveuglement. Cette lecture psychologique éclaire le personnage sans épuiser sa responsabilité. La fierté blessée n’explique pas à elle seule un engagement politique. Mais elle aide à comprendre la violence de certaines résistances au désaveu. Nous savons la suite de l’Histoire, eux ne la connaissent pas encore. Cette différence exige de la précision : le spectacle nous ramène à ce moment où chacun-e doit juger et agir sans disposer du recul des générations suivantes.

1933

Martin,

Tu peux quitter cette conversation et retrouver tes livres. Moi, je ne peux pas quitter ce que je suis pour entrer dans l’avenir que tu célèbres. Je suis juive. Ce que tu discutes comme une possibilité pour l’Allemagne engage déjà ma place dans ce pays, ma liberté, ma vie. Lorsque je te contredis, entends-tu encore une pensée ? Ou seulement la voix de celle qui t’aime et dont tu espères qu’elle finira par te comprendre ? Je sais trouver les mots pour te répondre. Je sais moins bien comment me détacher de toi. Mon intelligence voit ce qui devrait m’éloigner ; mon désir me ramène. Je voudrais que mon amour me rende plus libre devant toi. Il me faut parfois toute ma force pour qu’il ne m’oblige pas au silence.

2026

Sabrina Martin fait vivre cette contradiction avec une justesse saisissante. Son Hannah aime, admire, désire, mais interroge et contredit. Son irrévérence bouscule la solennité du maître. L’humour devient une ressource d’émancipation : une façon de lui retirer le privilège du dernier mot, de remettre de la réciprocité là où l’admiration avait installé une hiérarchie. L’actrice déploie une remarquable diversité de nuances entre l’élan sensuel, la vivacité de la contradiction et la gravité de la blessure. Elle donne à entendre une pensée qui se forme dans la relation et s’y affirme toujours davantage. Son interprétation rend particulièrement émouvante cette liberté en construction : la fermeté conquise conserve la vibration du sentiment.

On peut aussi lire, en parallèle, dans sa relation avec Heidegger quelque chose de l’ordre de l’emprise masculine, hier et aujourd’hui, sur une femme intelligente, cultivée, capable d’analyser ce qui la blesse, sans parvenir aussitôt à s’en dégager. Cette lecture résonne avec tant de situations dans lesquelles savoir ne suffit pas à pouvoir partir. L’attachement a ses retours, ses dépendances, ses espoirs obstinés. Comprendre sa situation constitue une étape ; retrouver une liberté demande parfois beaucoup plus de temps. Il faut toutefois laisser au personnage toute son ampleur. Arendt ne se résume pas à une amante captive. Le spectacle permet précisément d’observer ce qui se transforme : avec le temps et les épreuves, l’étudiante prend de la consistance, sa parole s’affermit, ses valeurs deviennent des appuis. L’émancipation se joue jusque dans sa manière de tenir tête à celui qu’elle continue d’aimer. La femme qu’elle est devenue peut ainsi demeurer liée sans lui abandonner son jugement.

1944

Martin,

Je continue parfois de discuter avec toi lorsque tu n’es pas là. Je reprends une phrase, je cherche la réponse que je n’avais pas trouvée. Mais entre-temps, j’ai fui l’Allemagne. J’ai connu l’exil en France, la condition d’apatride, l’internement à Gurs. J’ai dû chercher une issue, des papiers, un passage. Depuis l’Amérique, je mesure ce que signifie perdre la protection d’un pays, devenir une personne dont les droits dépendent du bon vouloir des autres. Ces expériences posent à la pensée des questions auxquelles notre conversation ne suffit plus. Quel monde fabriquons-nous lorsque certains peuvent en chasser d’autres ? Que reste-t-il de la liberté lorsque l’on n’a plus de place où l’exercer ? Il me faut penser au-delà de toi. Même si je ne sais pas encore aimer sans toi.

2026

La persécution, l’exil et l’apatridie donnent à cette trajectoire une profondeur qui déborde largement la relation amoureuse. Arendt construit une pensée propre, attentive à la destruction des droits et aux conditions d’un monde commun. Son œuvre sur les origines du totalitarisme paraîtra en 1951. Sa réflexion sur la banalité du mal se développera plus tard, autour du procès Eichmann et du livre publié en 1963.

Le parcours scénique rend sensible cette conquête d’autonomie. Chez Sabrina Martin, un ancrage se dessine ; chez Frank Semelet, quelque chose se voûte et s’assombrit. Les corps ralentissent, les appuis changent, les silences prennent du poids. La palette des deux interprètes raconte le temps autant que les mots. La scénographie accompagne ces déplacements avec fluidité. La table de conférencier, à l’avant-jardin, accueille les passages narratifs ; le tulle permet de montrer et de tenir à distance, d’exposer l’intimité tout en préservant son mystère. Les lumières d’Estelle Becker en révèlent les possibilités. Avec la création sonore de Michael Kundaeli et les costumes de Scilla Ilardo, cet ensemble compose une atmosphère qui soutient les interprètes et donne une présence sensible aux époques traversées. Et cette lisibilité contrebalance parfaitement le trouble du dilemme qui traverse la pièce : peut-on penser, aimer et agir en désaccord ?

1950

Ma si chère Hannah,

Nous revenons tous les deux de loin. Tu as survécu au fait d’être juive. J’ai été au bord du suicide. Jugé par le tribunal de la dénazification. Humilié. Ils ont détruit mon âme. J’ai tout perdu. Mais toi tu sais, Hannah, tu sais que je n’étais pas un nazi, qu’ils ont profité de moi, que je n’avais pas compris leur projet. Tu me crois, toi ? Dis-moi que tu me crois. Je t’en supplie… J’ai besoin de ton pardon. Tu es une célébrité, respectée de tous, ils t’écouteront…

2026

Que signifie retrouver quelqu’un dont on réprouve les engagements ? Que devient le jugement lorsque le désir demeure ? La force des deux interprètes tient à cette coexistence. La tendresse rend le désaccord plus douloureux ; le désaccord donne à chaque geste tendre une portée incertaine. L’attachement ne vaut pas approbation. Il ne prononce pas davantage une absolution. C’est dans cet écart que le spectacle trouve sa matière la plus vive. Nous aimerions qu’une conviction juste ordonne toute une existence, qu’il suffise de comprendre pour se libérer, de penser pour agir avec droiture. Ces retrouvailles mettent à l’épreuve notre besoin de cohérence.

L’amour apparaît parfois comme une dépendance : on cherche à s’en déprendre, puis la présence de l’autre réactive tout. Mais que signifie alors « s’en sortir » ? Rompre tout lien ? Ou conquérir la possibilité de penser, de parler et de vivre sans se soumettre au jugement de l’être aimé ? La trajectoire d’Hannah ouvre cette seconde question. La puissance de l’amour nous aide-t-elle à regarder une contradiction insoluble, ou nous invite-t-elle à croire qu’elle suffit à la dépasser ? L’émotion est assez forte pour que le spectateur éprouve lui aussi la tentation de pardonner. Il lui appartient de mesurer ce qu’il serait en train d’effacer… mais un siècle plus tard, où en sommes-nous ? Qu’avons-nous appris ? Que dirions-nous aux deux amants de jadis ? Essayons.

Chère Hannah, cher Martin,

Je vous ai regardés vous désirer, vous affronter, vous retrouver. J’ai ri de votre impertinence, Hannah. J’ai entendu vos esquives, Martin. Et j’ai senti combien le plaisir d’être ensemble pouvait faire vaciller les résolutions les plus fermes.

Votre histoire interroge aussi notre présent. Cent ans après l’arrivée d’Hitler au pouvoir, n’est-on pas en train de faire une boucle ? 2033 ne sera-t-il pas pire que 1933 ? Les Heidegger d’aujourd’hui ne seraient-ils pas les apprentis-sorciers des dictatures numériques à la botte des autocrates, oligarques, masculinistes, phallocrates et néo-fascistes aux commandes un peu partout dans le monde ? Et qui sont les Arendt de notre époque ?

Votre parcours, Hannah, me laisse une exigence : penser et juger pour et par soi-même afin d’habiter un monde commun. Cet horizon se construit dans l’épreuve, dans la discussion, parfois même contre celui qui nous a appris à penser. Et votre faute avouée, Martin, me fait penser qu’il ne faut jamais réduire un être humain à un seul de ses actes, aussi ignoble soit-il. Je le sais, je dois vous pardonner si je veux pouvoir me pardonner. L’humain est ainsi fait.

Toutes ces pensées, je les nourris grâce à vos mots, chère Hannah, cher Martin, portés sur le plateau par les incroyables Sabrina et Frank qui donnent corps, voix, humour, profondeur et sensualité à votre fantastique histoire. Que cela est précieux. Que cela fait du bien. Et, point d’orgue absolu, il y a cet échange final aussi troublant que rassurant :

1950

Tout cela m’a fait comprendre quelque chose.
La vie en soi n’a aucun sens.
Il n’y a que l’amour qui donne une raison de vivre.
Martin

L’amour, mon si cher Martin,
je le sais maintenant, est amoral.
À toi, pour toujours.
Hannah

Stéphane Michaud

Informations pratiques :

Un rapport sur la banalité de l’amour, de Mario Diament, au Casino Théâtre de Rolle les 29 et 30 octobre 2026.

Adaptation : André Nerman

Mise en scène : François Marin

Avec Sabrina Martin et Frank Semelet

https://www.theatre-rolle.ch/programme/un-rapport-sur-la-banalite-de-lamour/

Photos : © Mercedes Riedy.

Production : Compagnie Marin.

 

 

 

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, auteur heureux et metteur en scène chanceux, Stéphane aime prendre son temps grâce à la lecture, à l’écriture et au théâtre. Écrire pour la Pépinière prolonge le plaisir des spectacles.

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