S’il vous plaît, dessine-moi… un ami
Du 30 octobre au 7 novembre, Jean Bellorini s’associe au Yang Hua Theatre pour revisiter un classique de la littérature pour enfants, qui a fait le tour du monde : Le Petit Prince d’Antoine de Saint-Exupéry. Entre traversée culturelle et aventure musicale, un spectacle ambitieux en français et mandarin, où les rencontres nées de l’altérité deviennent les véritables sujets du voyage.
Tout commence… dans le désert du Sahara. Un aviateur (François Deblock, en alternance avec Marc Plas) s’est écrasé : panne de moteur. Les réparations se présentent mal. Autour de lui, à jardin comme à cour, deux grands murs où s’alignent des hélices d’avion (rouges), de tailles différentes. Au fond, une cabine rectangulaire et percée de fenêtres, qui fait penser à celle d’un téléphone abandonné. En bordure de scène, une enfilade de vases transparents, contenant chacun une fleur qui attend.
Et, au centre, un gigantesque rond blanc – le sable du désert ? un champ de neige ? la silhouette de la lune ? celle d’une planète lointaine ? Un peu des trois, sans doute et, plus prosaïquement, un tapis de confettis, sur lequel va se raconter le conte. Au-dessus, une phrase donne le ton, suspendue en lettres lumineuses qu’on dirait tracées par une main invisible (celle de Saint-Exupéry ?) : « On sait que les contes de fées c’est la seule vérité de la vie. »

Rencontrer l’autre
Écrite en 1943, en pleine Seconde Guerre mondiale, l’histoire du Petit Prince est, comme c’est souvent le cas avec les contes, intemporelle. Chacun, chacune, à un moment donné de sa vie, a entendu parler du petit bonhomme (Li Yichen, en alternance avec Zhai Youchen, pour la version adolescente du Petit Prince ; Jin Zhen en alternance avec Lucas Liu, pour la version très jeune du personnage) voyageant à travers l’espace depuis sa minuscule planète garnie de volcans et de baobabs. De sa rose (Xiaolu), si fière – aux épines pourtant si dérisoires ! Du mouton que l’aviateur lui dessine, du renard (Zhong Lifeng) qui lui apprend la signification du verbe apprivoiser. Du serpent (Xue Fei), par qui tout finit… ou peut-être tout commence. Cette histoire n’a pas seulement traversé la littérature de langue française ; elle a aussi été traduite de nombreuses fois – y compris en Chine où, chaque année, on vend plus de deux millions d’exemplaires du texte[1] ! C’est donc à ce texte aussi intemporel que mondial que s’est attelé le metteur en scène Jean Bellorini, en compagnie de la société de théâtre d’art chinoise Yang Hua Theatre.
Dès les premières secondes, cette collaboration met l’accent sur la rencontre – entre le Petit Prince, le désert du Sahara et les personnages qui l’habitent, mais aussi entre deux langues. Car, si l’aviateur parle français, le Petit Prince, lui, parle en chinois. Au début, l’un et l’autre ne se comprennent pas, du moins, pas avec les mots. Il leur reste l’essentiel, ce qui est invisible aux yeux mais qui importe pour le cœur : la possibilité d’une rencontre. En proposant une version bilingue duPetit Prince, Jean Bellorini incite son public à faire un pas dans un territoire où la question de la langue soulève celle de l’altérité, bien sûr… mais aussi de la manière dont on peut apprivoiser cette altérité pour la transformer en amitié. Tantôt en langue originale, tantôt en traduction chinoise, le conte de Saint-Exupéry s’hybride peu à peu avec des éléments tirés de la culture chinoise – par exemple, la calligraphie et les idéogrammes, qui apparaissent au gré des changements de décor comme des inscriptions lumineuses, sans oublier des extraits de poésies classiques chinoises, qui s’insèrent çà et là dans la trame du récit principal… comme pour en éclairer autrement l’universalité.

La musique comme autre langage
Choisir le bilinguisme dans une œuvre aussi connue, c’est proposer un geste dramaturgique fort. Loin d’être un obstacle, l’entremêlement de la langue française et de la langue chinoise, renforcé par la présence de surtitres parfois agencés avec la même attention qu’une calligraphie sur une page blanche, concourt à créer un nouveau langage : celui du cœur, qui permet de comprendre autrement ce qui est différent de soi-même. Ni l’aviateur ni le Petit Prince ne partagent les mêmes mots – et pourtant, quelque chose circule entre eux, qu’ils cherchent à trouver en dépassant ce qu’ils croient connaître. Ce quelque chose, c’est peut-être une énergie, celle de la vie, celle qui semble animer chacun-e des personnages… et qui étourdit lorsque les jeunes acteurs qui incarnent le Petit Prince déboulent sur scène pour déranger l’aviateur dans ses réparations.
À cela s’ajoute une très forte dimension musicale, dont on doit la direction à Clément Griffault. L’intégralité du casting y prend part, au chant, à la percussion, à l’accordéon, au piano, au synthétiseur, à la guitare, au ukulélé… c’est une danse permanente entre trois langues – le français, le chinois et la musique, qui les réunit lorsque les mots ne suffisent plus à raconter. La voix, presque opératique, de Liu Fanqing se mêle au timbre mélancolique de l’accordéon (Chen Minua), à la reprise chinoise du Ne me quitte pas de Brel (Yiaolu) ou au rythme un peu plus jazzy qui fait groover Zhong Lifeng. Si la musique confère au conte une modalité plus mélancolique que ce que le texte, peut-être, laisse entrevoir, elle donne également un allant parfois étourdissant – qui n’est pas sans rappeler le cirque : l’une des plus belles scènes musicales est ainsi celle au cours de laquelle le Petit Prince, qui vient de quitter son monde, passe d’une planète à l’autre pour y rencontrer les étranges habitants… le tout, sur un improbable vélo-orchestre où chacun-e chante, tape le rythme et s’enthousiasme au gré d’une ritournelle dansante.
Outre une collaboration réussie, le projet de Jean Bellorini et du Yang Hua Theatre prouve qu’il est possible de se comprendre, au-delà des langues, au-delà des références – au-delà des époques et même des planètes. Ce qui rapproche dans l’existence comme dans l’art, cet essentiel qui confère un sens, ne se donne pas immédiatement à voir, c’est vrai… mais, pour bien l’apprivoiser, il faut au contraire prendre le temps de le regarder.
Magali Bossi
Informations pratiques :
Le Petit Prince, d’après le roman d’Antoine de Saint-Exupéry, au Théâtre de Carouge du 30 octobre au 7 novembre 2026.
Mise en scène : Jean Bellorini
En collaboration avec Yang Hua Theatre.
Avec : François Deblock (en alternance avec Marc Plas), Jin Zhenhe (en alternance avec Lucas Liu), Li Yichen (en alternance avec Zhai Youchen), Fanqing, Xiaoliu, Xue Fei, Zhong Lifeng et Chen Minhua.
Photos : © Yang Hua
[1] Voir le dossier de presse distribué en amont de la pièce.
