Les réverbères : arts vivants

Le Moyen-Âge, c’était mieux avant ?

Du 12 au 16 mai, trois joyeux médiévalistes se réunissent pour parler de l’alimentation au Moyen-Âge, au Casino Théâtre de Rolle. Dans À table, c’est en comparaison avec l’époque qu’ils abordent des questions très actuelles, autour de nos régimes alimentaires.

Qu’on se le dise, les choses débutent mal ! Les trois intervenants, interprétés par Marc Donnet-Monay, Vincent Rime et Philippe Soltermann, débarquent en retard. Voilà le décor posé d’emblée (ou presque, puisqu’ils le transportent avec eux) : la soirée sera placée sous le signe de la comédie, mais une comédie qui va nous instruire également. Marc Donnet-Monay commence par nous expliquer la différence entre médiévalistes – ces passionnés qui reproduisent des événements du Moyen-Âge – et médiévistes – des historiens avec une vision plus intellectuelle. Le premier sujet délicat à aborder est l’absence de l’âne qui devait pourtant les accompagner. Cette difficulté leur permet d’ouvrir sur certaines préoccupations d’aujourd’hui, en miroir avec l’époque : l’être humain est-il fait pour consommer de la viande ou non, quelles question éthiques cela pose, quid du transport de certaines marchandises depuis l’autre bout du monde, peut-on vraiment parler de « fruits et légumes de saison » ? Le tout est agrémenté de quelques anecdotes sur l’origine de certaines expressions qu’on utilise encore aujourd’hui, autour de certaines coutumes, etc. Bien vite, pourtant, la discussion des trois compères dérive sur leurs déboires sentimentaux et d’autres souvenirs, pour apporter une dimension loufoque à cette comédie.

Apprendre sans en avoir l’air

À table prend ainsi la forme d’une animation pas vraiment au point : on signalera le retard, les tensions entre les trois intervenants, la manière dont ils se renvoient la patate chaude pour éviter une annonce difficile et le matériel bancal qui ne fait que tomber – sans compter les interventions imprévues du public et la perte inattendue d’une vis… Tous ces éléments participent à rendre certaines scènes hilarantes. Les trois personnages sont également très typés, ce qui donne lieu à des dialogues de sourds et autres tensions parfois insurmontables. Marc Donnet-Money incarne le côté bien-pensant, progressiste, récemment devenu végane et qui cherche à convaincre les autres d’adhérer à cette philosophie. À l’opposé, Philippe Soltermann est le macho qui parle fort, adore manger de la viande et ne voit pas pourquoi on ne respecte pas sa liberté individuelle. Quant au troisième, Vincent Rime, il est le poète du groupe, celui qui parle à l’aide de nombreuses citations et propose un avis plus modéré, histoire de faire le lien avec les deux autres, quitte à être parfois un peu trop passionné et déconnecté de la réalité.

Vous l’aurez compris à travers ces brefs portraits, nos trois personnages sont quelque peu stéréotypés. Cela permet, bien sûr, d’obtenir une grande dimension comique, puisque les dialogues entre les deux opposés n’aboutissent jamais à grand-chose. Un état de fait que l’on retrouve souvent dans la société, notamment sur les réseaux sociaux, entre des positions radicales qui ne sont pas prêtes à entendre les arguments de l’autre camp. Derrière ces moments qui nous font beaucoup rire se tend donc un véritable miroir de la société. Le tout est agrémenté de vraies infos, souvent énoncées par le troisième, le plus modéré, qui tente de calmer les esprits et surtout, de recentrer sur le propos, à savoir l’alimentation au Moyen-Âge, le thème prévu dans leur animation. Et on apprend de vraies infos, comme l’origine de l’expression « faire ripaille », la manière dont étaient organisés les différents services des banquets de l’époque, le rôle de la chasse, ou encore la signification première du terme « ostraciser ».

Un « ratage » assumé

L’animation pas du tout au point constitue donc le cœur de ce spectacle, avec une volonté d’apporter une certaine légèreté comique, pour ne pas tomber dans une conférence trop sérieuse qui ennuierait le public. Pour autant, à trop vouloir jouer sur cet aspect, À table présente par moments un côté assez décousu : les personnages parlent de leurs déboires amoureux et de leur passé, et ces éléments prennent une grande place, au détriment du propos de départ. On finit par se perdre dans ces discussions, au point de se demander où ils veulent en venir et ce qu’ils cherchent à nous raconter.

Bien sûr, ces discussions, qui n’ont plus rien à voir avec ce que les intervenants en tenue d’époque sont censés faire, apportent un côté loufoque et décalé qui provoque de nombreux rires, mais on a le sentiment de perdre quelque peu le sens du spectacle. Comme si, à l’image de l’animation qu’ils jouent, tout n’était pas totalement abouti encore. On ressort donc de la représentation avec un sentiment mitigé : tout en ayant passé un bon moment, à rire et apprendre des choses, on reste un peu sur notre faim. Heureusement, le Casino Théâtre de Rolle et la troupe ont de quoi nous sustenter, dans un cadre idyllique ! Il n’en fallait pas moins après avoir entendu parler de nourriture et de banquets pendant plus d’une heure.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

À table, de Blaise Hofmann, Charlotte Monnier, Philippe Soltermann et Mali Van Valenberg, du 12 au 16 mai 2024 au Casino Théâtre de Rolle.

Mise en scène : Lorenzo Malaguerra et Philippe Soltermann

Avec Marc Donnet-Monay, Vincent Rime et Philippe Soltermann

https://www.theatre-rolle.ch/programme/a-table/

Photos : ©Aurelia Thys

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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