Le théâtre est un miroir à plusieurs faces

1940. En pleine Guerre, une troupe de quatre comédiens reprend Benoni de Knut Hamsun, sur les ondes de Radio-Genève. C’est à cet enregistrement que nous invite à assister la Cie L’Homme de dos, dans D’après, au Théâtre du Loup, du 23 octobre au 8 novembre.

D’entrée, nous sommes plongés en 1940, lorsque Maurice (interprété par Alain Borek) s’adresse au public, comme si c’était celui de l’époque, venu dans les locaux de la radio. Il parle de sa fascination pour les sons, tous ceux qui l’entourent, de ce qu’ils peuvent transmettre comme émotions[1]. Bientôt rejoint par ses collègues Bertin (David Gobet), Renée (Marion Chabloz) et Arlette (Mélanie Foulon), la grande actrice venue de Paris, ils enregistrent ensemble une adaptation de Benoni, pièce du Prix Nobel norvégien Knut Hamsun. Il y est question d’une histoire d’amour corrompue par l’argent, lorsque Benoni veut épouser Rosa, la fille du pasteur, mais que le parrain de cette dernière, un vil commerçant, s’en mêle…

Trois temporalités

D’après : cela peut évoquer plusieurs choses. D’abord, on peut y voir une idée d’adaptation : la pièce radiophonique est écrite D’après l’œuvre de Knut Hamsun. C’est peut-être aussi une évocation du monde d’après, dont on entend plus que jamais parler. Oui, mais… le monde d’après quoi ? Et c’est là que la question devient véritablement pertinente. Car, dans ce spectacle, il n’y a non pas deux, mais bien trois temporalités qui s’entremêlent. Et le monde d’après peut être celui d’après chacune d’entre elles. Dans l’ordre, il y a évidemment 1870, année durant laquelle se déroule l’action de Benoni. Cette date n’est pas anodine, puisqu’elle correspond à la période suivant la Révolution industrielle. Benoni devient ainsi un prolifique pêcheur des Lofoten, ce qui lui permet d’amasser beaucoup d’argent et d’envisager un mariage serein avec Rosa (jusque-là fiancée à un autre). Mais rien ne va se passer comme prévu… Cette première temporalité questionne les conséquences de cette Révolution : le monde est-il vraiment plus heureux ? L’argent, qui va avec la société capitaliste en plein développement, est-il synonyme de bonheur ? Au vu de l’histoire de Benoni, on est en droit de se le demander…

La deuxième temporalité est, bien sûr, celle de 1940, durant laquelle les comédiens enregistrent la pièce. Il s’agit là d’une des périodes les plus difficiles de l’Histoire, puisqu’ils se trouvent en pleine Seconde Guerre mondiale. Arlette a d’ailleurs dû fuir Paris occupée, pour se réfugier à Genève. Tout le monde se questionne alors sur le monde d’après : Paris sera-t-elle encore française après tout cela ? Dans quel état va-t-on retrouver le monde ? C’est aussi une période qui marque un certain isolement, en raison du couvre-feu en vigueur et de la peur de sortir de chez soi.

Une situation qui, si elle n’est pas directement comparable à celle d’aujourd’hui, n’est pas sans rappeler ce que nous avons vécu ces derniers mois et vivons encore actuellement. L’incertitude est de mise, l’isolement est fréquent… Et c’est bien là qu’est la troisième temporalité. Elle n’est évoquée directement qu’à une reprise dans la pièce, lorsque Renée répond au téléphone et discute avec sa mère. C’est d’ailleurs, petite parenthèse, la seule scène qui ne nous a pas vraiment convaincu durant le spectacle. Pourquoi rappeler de manière aussi flagrante que nous sommes en 2020 ? Les allusions – qui n’en étaient d’ailleurs peut-être pas – étaient bien plus subtiles et suffisaient à évoquer cette temporalité. Mais ceci n’est qu’un détail qu’on oublie bien vite au vu du reste de ce brillant spectacle Ces allusions, ce sont de petites questions que les comédiens de 1940 se posent, et qui pourraient s’appliquer à nous aujourd’hui : comment sera le monde d’après ? Que faire face à l’isolement dû au couvre-feu ? Comment rencontrer des gens dans une telle période ? Mais l’essentiel réside ailleurs. Ces trois temporalités se présentent comme un jeu de miroirs. Le public rit face aux questionnements des personnages, car il en connaît déjà les réponses : Paris sera libérée et redeviendra la ville lumière ; on se relèvera de cette Guerre, malgré le tragique bilan humain… Ces miroirs, en revanche, posent d’autres questions, et notamment sur ce que l’on apprend de nos erreurs passées. Le monde dominé par l’argent dans lequel vit Benoni n’a pas cessé, loin de là, et cela ne pose-t-il pas toujours des problèmes ? Il y a eu plusieurs crises économiques et, dans le contexte actuel, le milieu économique a un grand rôle à jouer. Sans se montrer démagogique, la Guerre et les crises qui en ont résulté ne se répètent-elles pas aujourd’hui ? On entend beaucoup ces derniers temps parler d’un monde d’après, plus tourné vers la solidarité et l’humain. Ce sont les mêmes discours que peuvent tenir les personnages de 1940 dans la pièce, et pourtant…

Des personnages typés et hauts en couleur

Ces personnages, il nous faut aussi en parler. Car, s’ils vivent en 1940, ils sont aussi le reflet de ce que nous sommes aujourd’hui. Il y a Bertin, qui n’a pas pu saisir sa chance à Paris à cause de l’occupation et qui traîne ses occasions manquées comme un boulet. Lui qui se prétend un si grand acteur, ne joue-t-il pas aussi dans la vie, comme le lui fait remarquer Arlette ? L’alcool est devenu le seul moyen pour lui de tenir face à ses échecs. Arlette, quant à elle, a dû quitter Paris et se présente un peu comme le cliché de la Parisienne, avec ses airs hautains et ses incessantes références aux grandes œuvres et acteurs qu’elle a côtoyés. Elle ne semble pas adaptée à la vie genevoise, ce « petit Paris » comme elle le nomme. Pourtant, lorsqu’elle vient s’adresser seule à seul au public, elle devient très attachante. On comprend que sa vie n’a pas été si simple que cela, elle qui a dû se faire sa place en venant de la province. Il y a ensuite Renée, qui craque après une scène d’amour de Benino dans laquelle son personnage de Rosa doit faire semblant d’être amoureuse. Alors, sans vraiment dire mot, on comprend qu’elle s’identifie à son personnage, de la même manière que nous, spectateurs et spectatrices le faisons. C’est d’ailleurs ce qui nous permet d’entrer pleinement dans un spectacle, un film ou un livre, de quelque type qu’il soit. Et puis, il y a Maurice. Maurice, c’est cet acteur passionné par les sons, qui se fait sa soupe de poireaux le lundi et en mange toute la semaine. Il est l’image de ces personnes qu’on a toutes et tous rencontrées, tellement porté par ce qu’il aime qu’il en oublie presque qu’il s’adresse à des gens qui ne partagent pas forcément cette passion. S’ils font beaucoup rire, notamment à l’aide du ton qu’il emploie, ses propos n’en demeurent pas moins profonds et vrais. Au final, ce personnage enfermé dans sa solitude, mais qui s’y plaît, n’est-il pas le plus attachant de tous ?

D’après, c’est, vous l’aurez compris, un spectacle riche qui mêle théâtre, sons et radio, dans plusieurs temporalités. C’est un spectacle qui agit comme un miroir, à plusieurs niveaux. On ne saurait trop le classer dans une catégorie : à la fois comique – on rit énormément – et tragique – par les propos des personnages et le contexte dans lequel ils sont plongés – c’est un spectacle difficilement descriptible. C’est disons-le, une expérience à vivre, à voir et à entendre avant tout.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

D’après, librement adapté de Benoni de Knut Hamsun, du 23 novembre au 8 octobre 2020 au Théâtre du Loup.

Conception et adaptation : Adrien Barazzone

Co-mise en scène : Adrien Barazzone et Barbara Schlittler

Avec Alain Borek. Mario Chabloz, Mélanie Foulon et David Gobet.

https://theatreduloup.ch/spectacle/d-apres/

Photos : © Nicolas Dupraz

[1] Ces différents aspects sont davantage développés dans la critique de Magali Bossi, à lire ICI !

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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