S’en sortir sans sortir : Enfermé à vie

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propose un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Le confinement a été une période particulièrement stressante – mais étonnamment riche en inspiration. Autour de la question « comment s’en sortir sans sortir ? », Élise Vonaesch vous propose sa vision personnelle de la situation…

* * *

Comment s’en sortir sans sortir ?

Elle a l’air absent, le regard perdu.

Elle dit à tout le monde qu’elle est prisonnière et qu’il faudrait un miracle pour briser les chaînes de sa vie. Mais comment les briser ? Elle tourne en rond à défaut de pouvoir avancer. Elle n’a nulle part où aller, nulle part où vivre.

Partir, s’échapper.

Echapper au pire.

Si elle pouvait se sauver, s’enfuir, elle se sentirait si légère. Il en faut si peu pour être libéré, pour sentir l’odeur de la liberté. Elle ne demande que ça. Son regard éploré ne laisserait personne indifférent si les gens le voyaient. Des murs mouvants l’encerclent et la hantent. La paume de sa main tremble au contact de la pierre glacée, ou quelque chose comme ça.

Tout est noir.

Elle ne voit qu’elle.

Elle pourra dire, un jour, qu’elle ne s’en est jamais remise.

Je rêve de me défenestrer…

Comment s’en sortir sans sortir ?…

… tout le monde le sait sauf moi. Je reste et demeure seule. Si je pouvais voler, je monterais là-haut et j’y resterais à jamais. Je me blottirais contre le ciel, je m’accrocherais à lui pour ne pas retomber. Une blessure de plus m’achèverait. Si je tombe, je ne me relèverai jamais. Car les blessures ne se voient pas. Les rares qu’on remarque sont les moins douloureuses. Il a suffi de peu pour m’enfermer dans ce trou noir, avec une souffrance lancinante. Mais une souffrance qui ne tue pas.

Le vent qui se lève ne m’atteindra jamais. Il souffle et passe sur moi sans m’effleurer.

Si seulement je pouvais me défenestrer…

Mais aucune fenêtre à l’horizon.

Je vis dans le monde mais le monde vit sans moi. Je suis la pièce perdue du puzzle qu’on ne cherche plus.

Mais d’où je viens ?

Ma vie, ma source de vie, d’où vient-elle ?

De toute façon c’est trop tard. J’ai perdu pied.

Comment faire ? Je suffoque, et je tremble, comme si j’avais perdu quelqu’un. Mais on ne pleure pas quand on se perd soi-même. Ou alors beaucoup moins.

Pourquoi tu ris ? …

Comment s’en sortir sans sortir…

… réponds-moi, je dois savoir. Si tu ne me dis rien, je ne m’en sortirai pas, je ne m’en remettrai jamais. Tu dois m’aider, me dire comment faire. Guide-moi. Où dois-je partir ? Par quelle ouverture m’enfuir ? Sauve-moi. Si je ne sors pas d’ici, crois-moi, j’en mourrai.

Que m’as-tu fait ? Je n’ai jamais réussi à quitter cet endroit, moi-même, ça, là. Je ne connais rien. On croit que je divague, mais je suis toujours là, en moi, et ça personne ne le voit.

Mais enfin tu ne comprends pas ? Je n’arrive plus à respirer, sors-moi de là, j’étouffe. Fais-moi disparaître. Je dois m’en aller. Prends mon âme et éloigne-là. Je ne supporte plus mon existence. Prends-la et va-t’en. Va-t’en, je ne te retiens plus. Tu es libre. Ne me regarde plus, je ne te regarderai plus. Je vais partir et toi aussi.

Où es-tu ?

Tu as réussi ?

Tu es parti ?

Et tu me laisses seule, tu m’abandonnes ?

Comment as-tu fait ?

Moi aussi j’aimerais partir, disparaître. Mais je reviens toujours ici. Je ne sais pas comment faire, et je désespère de le savoir un jour. Tu m’entends ? On dirait que tu ne m’as jamais entendue. Je crie à l’aide depuis si longtemps. Et toi tu pars. Sans moi. Dis-moi au moins comment tu as fait. Laisse-moi te suivre, et quand je serai sortie d’affaire, je te laisserai en paix. Mais reviens, je t’en supplie. Ne me laisse pas. Si je ne m’en sors pas, reste au moins avec moi. Ne t’en va pas, je t’en prie. Reviens. Reste. Ce que tu fais, c’est de la non-assistance à personne en danger.

Ne me laisse pas.

S’il te plaît…

Elle pleure.

Élise Vonaesch

Ce texte est tiré de la volée 2019-2020, animée par Éléonore Devevey.

Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

Photo : ©RyanMcGuire

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