D’après : quand la radio s’invite au théâtre

Au Théâtre Du Loup, on transcende les époques et les arts, pour passer de la scène au micro – du théâtre à la radio. Jusqu’au 8 novembre, la Cie L’Homme de Dos vous propose D’après, mis en scène par Adrien Barazzone et Barbara Schlittler. Pour celleux qui aiment le son, la Norvège et les histoires d’amour…

Nous sommes en automne 1940. Les Allemands ont pris Paris en juin et, dans les couloirs de Radio-Genève, l’ambiance est morose. Guerre mondiale oblige, les rues vibrent au rythme des couvre-feux, du chômage, de l’incertitude…

Benoni dans l’abyme

Ce jour-là, un des studios d’enregistrement de la Maison de la Radio (tout juste inaugurée au Boulevard Carl-Vogt, après deux ans de travaux) résonne de voix, celles de la troupe Radio-Théâtre, fondée en 1939 : Maurice (Alain Borek), Bertin (David Gobet), Renée (Marion Chabloz) et Arlette (Mélanie Foulon). Ensemble, ils s’apprêtent à enregistrer leur prochaine pièce radiophonique, une romance aux accents malheureux, écrite en 1908 par le Norvégien Knut Hamsun, qui recevra le Nobel de littérature en 1920. En un mot : Benoni.

L’enregistrement ne sera pas de tout repos. Confrontés au texte qu’ils interprètent, les comédien.ne.s devront composer avec les aléas de la technique (dont le micro, ce curieux instrument qu’il faut apprendre à apprivoiser), comme avec ceux de leur propre vie. Car il est bien difficile de garder un cap, de mener une carrière et de faire bouillir la marmite en ces temps bouleversés. D’après se présente donc comme une mise en abyme, une pièce dans une pièce, où les acteur.trice.s d’aujourd’hui incarnent celleux de 1940, qui eux-mêmes jouent des personnages échappés d’une lointaine Norvège de la fin du XIXe siècle. Entre les époques, bien sûr, des parallèles se tissent – tant l’incertitude qui étreint les êtres en situations de crise (la pandémie d’aujourd’hui, la Seconde Guerre mondiale d’hier, la Révolution industrielle d’avant-hier) crée des réactions vives, des situations douloureuses[1].

À la radio, ce soir…

Vous l’aurez compris, le théâtre radiophonique se place au cœur de l’intrigue de D’après. En 1940, il a le vent en poupe. Pour les acteurs de la troupe Radio-Théâtre, il s’agit de (re)créer l’univers de Benoni uniquement grâce à la voix, au timbre, à l’émotion sonore… et si les gestes s’invitent pour souligner le propos dramatique ou comique, ils ne constituent pas un remplacement au son, mais un enrichissement visuel qui peut facilement être oublié. Se succédant tour à tour devant le micro, ils incarnent respectivement le narrateur et Mack, le méchant marchand ; le pauvre Benoni, pêcheur de harengs sans le sou qui tombe amoureux par hasard ; la belle Rosa, incertaine dans ses sentiments, vers qui convergent les cœurs ; ou l’ancien fiancé, Nicolai Arentsen, qui finira par épouser la jeune fille. On se rappelle Balzac, pour les rêves d’ascension sociale que nourrit Benoni, ou Ramuz, pour la simplicité si belle de la langue… Ainsi font-ils vivre la plume de Knut Hamsun, uniquement à travers le son. Le son, comme monde en soi – porte ouverte à l’imagination.

Univers sonores

C’est cette idée que Maurice, qui s’adresse au public en ouverture de la pièce, expose avec une poésie comique : le théâtre radiophonique n’est pas soumis au diktat de l’image. Si l’idée fait aujourd’hui sourire, à l’heure de l’omniprésence de la vidéo et de la photo sur les réseaux sociaux, elle est plus qu’actuelle en 1940. La radio vit alors ses belles heures ; elle s’invite dans les foyers, réunit des familles, crée une cohésion autour d’un univers invisible constitué d’ondes. Elle parle aux gens, car elle propose une expérience à la fois partageable (qui s’adresse à l’ensemble des auditeur.trice.s) et intime (qui parle directement à l’imagination de chacun.e). Mais n’allez pas croire que ce genre d’expérience appartient au passé ! Malgré l’omniprésence du visuel, le médium radiophonique est plus que jamais actuel, qu’il vous entraîne dans des podcasts à l’autre bout de votre imaginaire, ou sur les ailes numériques de livres audio en tous genres… Dans D’après, écouter Benoni, c’est oublier les êtres de chair qui incarnent les personnages, construire dans sa tête un tableau qui n’appartient qu’à soi, des visages, des paysages qu’on est le.a seul.e à connaître. Aussi, afin d’immerger les spectateur.trice.s du Loup dans ce monde aujourd’hui un peu oublié, Adrien Barazzone et Barbara Schlittler épurent au maximum le décor : un plateau nu, une volée de marches à peine suggérée, un micro… et un dispositif d’émission sonore, qui s’étale comme une grande grotte grise, côté Cour.

Seul le son fait glisser le public d’un monde à l’autre – de Genève en 1940 (voire en 2020, quand des rappels de la pandémie s’invitent inopinément) à la Norvège de Knut Hamsun. Les voix changent : légèrement nasillardes en 1940, elles deviennent posées, fortes ou douces en Norvège. Elles savourent les mots, les croquent avec suavité, les font rouler sur la langue. Il y a un réel plaisir dans la manière dont Alain Borek, David Gobet, Marion Chabloz et Mélanie Foulon s’emparent du texte de Benoni, y laissent des silences et des frémissements que les gestes, à eux seuls, ne parviendraient sans doute pas à exprimer. Plus encore que la scénographie ou le jeu visuel, ce travail sur la voix fait de D’après une pièce remarquable. S’y adjoint une recherche fouillée d’effets sonores, orchestrée par Clive Jenkins. Toute bonne pièce radiophonique se doit, en effet, d’emporter ses auditeur.trice.s à travers un texte… mais aussi un environnement auditif complet. L’intrigue de Benoni se double donc de bruitages (sons d’oiseaux, rafales de vent, tempête en pleine mer, craquements du feu) et de musique, qui s’évanouissent aussitôt 1940 retrouvé. Vital, cet emballage sonore se donne à penser comme un véritable partenaire de jeu, un acteur à part entière qui donne la réplique à ses alter ego humains.

De la radio avant toute chose

Transcendant les époques et les arts, D’après questionne le rapport que nous entretenons aux clivages, qu’ils soient historiques ou créatifs. Le passé, dans ses joies et surtout ses drames, trouve des échos surprenants au cœur de notre modernité contemporaine. Quant à l’art, il dépasse les genres, mélange allègrement les médiums et se rit des barrières. Ode à la radio, au théâtre, au passé… D’après est un peu de tout cela. Mais surtout et avant tout, une ode à l’imagination. Fermez les yeux et écoutez : vous allez voyager.

Magali Bossi

Infos pratiques :

D’après, librement adapté de Benoni de Knut Hamsun, du 23 novembre au 8 octobre 2020 au Théâtre du Loup.

Conception et adaptation : Adrien Barazzone

Co-mise en scène : Adrien Barazzone et Barbara Schlittler

Avec Alain Borek. Mario Chabloz, Mélanie Foulon et David Gobet.

https://theatreduloup.ch/spectacle/d-apres/

 Photo : © Nicolas Dupraz

[1] Ces différents aspects sont davantage développés dans la critique de Fabien Imhof à lire ICI !

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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