Leçons de Ténèbres : Déplorer, déterrer et danser

Au Pavillon ADC, du 1er au 3 décembre résonnaient Les Leçons de Ténèbres de Betty Tchomanga. D’abord, mélancoliques, elles rappelaient les nocturnes liturgiques du XVIIIe siècle, sombres et profondes mais se virent bousculées par la vivacité des quatre danseur·euse·s. Pour le bonheur du public.

La performance dansée imaginée par Betty Tchomanga raconte beaucoup, déroule de nombreux fils rouges, peut-être trop à la fois. Dans une mise en scène toutefois intrigante et magique avec des danseurs pour qui le mot de repos semble inconnu.

Trois intrigues s’entremêlent, celle d’abord de quatre danseur·euse·s comme habité·e·s par la frénésie de danser, secoué·e·s de l’intérieur, qui gravitent autour de et entouré·e·s de chaises en plastique : iels animent un conte et souhaitent réveiller des récits enfouis. Celle ensuite d’un stand-up pour lutter contre la destruction de la planète rythmé par les appels de la plus jeune danseuse qui n’hésite pas à brandir le micro tel un étendard en direction du public. Une dernière intrigue aborde, par la métaphore du bateau négrier et l’intermédiaire d’une voix off, les aspects marquants de l’histoire coloniale d’Afrique. Cette richesse des contenus a tendance à trop s’amplifier au fil de la performance – ce que l’on regrette au vu du dynamisme hors-pair des quatre qui s’affairent, là, devant le public.

Les Leçons de Ténèbres

Il y a de nombreux échos historiques amenés par petites touches sur le plateau, comme celle des leçons qui reprennent un thème musical liturgique dont la période s’étend du XVIIe au XVIIIe surtout. Appelée également « des nocturnes », cette musique reflète une grande intériorité, tend vers la tristesse et le mélancolique. Si l’on écoute les Leçons de Ténèbres de François Couperin, par exemple ! Avec Betty Tchomanga, l’on retrouve le côté introspectif et tourné vers la réflexion durant toute la première partie du spectacle avec l’apparition d’étranges esprits qui, selon notre attention, se meuvent et s’immobilisent si vite que l’on ne sait plus si on les a vraiment vus ou non, une prouesse ! Ils rappellent les songes ou les ancêtres disparus qui apparaissent au gré des souvenirs. Mais ces songes portent des gants en cuir – ce qui n’est pas anodin. Suivons, alors, avec grande hâte, le fil rouge dans ce labyrinthe historique et musical. Entre Jimi Hendrix, Couperin ou Kae Tempest, nous voilà servis !

Ne pas rester, simplement, assis

Les danseur·euse·s, d’abord masqué·e·s, viennent s’exposer à la lumière blafarde au cœur de la scène et escaladent, oscillent entre les chaises en plastique disposées en triangle – souvenir à la fois d’une coque de bateau, d’une terrasse sur laquelle nous serions confortablement assis, d’un hangar destiné à la livraison de biens matériels très banals et reproductibles à l’infini. À tour de rôle, iels déplacent les chaises, s’agenouillent vers elles, les dégagent, les assemblent, montent et descendent. L’on se demande alors s’iels ne font que chasser cette position souvent si lâche : regarder sans agir. Regarder et se contenter de regarder comme si nos yeux, seuls, allaient proférer des paroles magiques pour soigner ce qui se déroule sous eux. Ainsi, l’on apprend grâce à la voix off qui raconte l’histoire coloniale, comment les esclaves attendaient l’éclosion de leur triste sort, tordus, pétris sur le sol des bateaux – et nous, spectateur·trice·s meurtri·e·s, incapables de redistribuer les cartes du passé. Puis, l’une des danseuses s’empare du micro et agite, en nous, ce qui reste de révolte pour œuvrer contre le réchauffement climatique, et dévale le tas de chaises comme s’il représentait les montagnes de déchets de plastique.

Et, s’armant du récit, selon lequel les Hommes de couleur s’apparentent au feu qui sortit de la mer, voici qu’iels parviennent à faire naitre un feu au milieu de l’eau placée au cœur du plateau. Le dispositif fascine mais l’on ne sait pas vraiment quel fil de l’histoire il vient soutenir. Alors, nous quittons cette île curieuse, fort·e·s de multiples impressions et sensations qui ne demandent qu’à être davantage guidées.

Laure-Elie Hoegen

Infos pratiques :

Leçons de Ténèbres, de Betty Tchomanga, du 1er au 3 décembre 2022 au Pavillon ADC.

Chorégraphie : Betty Tchomanga

Avec Amparo Gonzalez Sola, Léonard Jean-Baptiste, Betty Tchomanga et Balkis Mercier Berger (en alternance avec Zoé Jaffry)

Photos : © Pascale Cholette

Laure-Elie Hoegen

Nourrir l’imaginaire comme s’il était toujours avide de détours, de retournements, de connaissances. Voici ce qui nourrit Laure-Elie parallèlement à son parcours partagé entre germanistique, dramaturgie et pédagogie. Vite, croisons-nous et causons!

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *