Un moineau comme un aigle

Un grand bol de joie de vivre, de chansons et d’amour, c’est ce que nous proposent Les Amis musiquethéâtre avec ce magnifique spectacle musical Édith, ma sœur sur les débuts de la carrière de cette artiste unique. On en ressort plein d’énergie grâce à celle communicative des actrices, acteur et musiciens, au premier rang desquels l’éblouissante Christine Vouilloz qui signe une performance poignante sans chercher à imiter le monument.

Quelle lumineuse idée que de nous inviter à plonger dans la genèse de la carrière de l’immense chanteuse qu’a été Piaf. On s’installe dans l’univers de l’artiste avec la joie d’y retrouver une vieille connaissance. La narration est assurée par l’excellente Caroline Gasser qui interprète tout en nuances la vraie fausse demi-sœur d’Edith, Simone Bertaut, à qui on doit d’ailleurs le livre[1] duquel est tiré le fil rouge du spectacle. La fable est limpide dans sa chronologie. C’est bel et bien à la naissance d’une artiste hors du commun que le public est convié.

L’originalité du propos tient dans le message optimiste qu’il contient. Bien sûr la vie n’a pas été aussi rose que dans la chanson éponyme pour cette Môme inoubliable. On connaît ses déboires amoureux, ses problèmes d’addiction et les conséquences sur sa santé qui feront d’elle une étoile filante disparue à 48 ans. Ce que l’on sait moins, et que met en lumière ce jouissif moment de théâtre et de chansons, c’est toute la joie de vivre de la dame, son travail, son exigence, son génie, sa pédagogie et sa passion pour découvrir des talents. A commencer par celui d’Yves Montand, joliment campé par l’étonnant Thomas Diebold qui montre ici encore toute l’étendue de sa palette de jeu.

Des rues de Paris aux premières rencontres décisives et à travers des chansons tantôt iconiques, tantôt méconnues, c’est par une énergie résolument positive qu’est traversé de bout en bout le spectacle. On est bien sûr admiratif devant l’insolite histoire de cette féministe avant l’heure et de ce prodigieux mentor[2] qu’était Edith Piaf. On l’est presque autant devant les prouesses vocales de Christine Vouilloz qui a trouvé sa singulière vérité dans la manière de se saisir de ce patrimoine inouï de la chanson française. Il convient aussi de souligner le délicieux équilibre entre les voix et la délicatesse du piano de Nicolas Hafner rythmé par l’accordéon malicieux de Théodore Monnet.

C’est bel et bien grâce à la qualité d’ensemble du travail artistique fourni sur le plateau qu’on y croit sans peine et qu’on embarque avec bonheur dans le récit de cette bouffeuse de vie et d’amour qu’était la grande vedette en robe noire. Sa gaité résiliente, son humour à toute épreuve et son panache intarissable font écho à la citation du grand Oscar Wilde : « Il faut toujours viser la lune, car même en cas d’échec, on atterrit dans les étoiles. »

Alors, dans le précieux écrin des Amis, on comprend vite pourquoi Françoise Courvoisier n’a pas eu besoin d’artifices scénographiques pour souligner les pépites des artistes en scène : un piano à queue, quelques discrètes projections, des chaises fonctionnelles et surtout un micro sur pied vintage suffisent à faire ressortir le talent d’interprétation des unes et des autres. La directrice du lieu nous prouve que la sobriété du visuel sublime la qualité des moments de théâtre et de musique offerts au public comme des perles sur un magnifique collier biographique.

Une vie (1915-1963) magnifiée par des chansons qui ont traversé les époques pour dire les guerres des Hommes et celles de l’amour, la fête, les années folles, la résistance, les mille corps à cœurs, les insondables tristesses et l’espoir d’aimer et d’être aimée encore et encore. Tout cela dans ce génial petit bout de femme génialement ressuscitée dans ce génial petit théâtre carougeois. Cette géante aux pieds d’argile qui dira en 1959 à un journaliste de Libération : « Vous savez, plus on a de souffrance, plus on a de joie »… À méditer en réécoutant l’hymne à l’amour.

Stéphane Michaud

Infos pratiques :

Édith, ma soeur, d’après Piaf, aux Amis Musiquethéâtre, du 29 novembre au 18 décembre 2022.

Adaptation et mise en scène : Françoise Courvoisier

Avec Caroline Gasser, Christine Vouilloz, Thomas Diebold, Théodore Monnet (accordéon) et Nicolas Hafner (piano).

Photos : © Daniel Calderon

[1] Piaf de Simone Berteaut, paru chez Robert Laffont en 1969.

[2] Outre Montand, Piaf a permis l’émergence de nombreux artistes comme Aznavour, Moustaki, Dumont et les Compagnons de la Chanson.

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, acteur laborieux, auteur amoureux et metteur en scène chanceux, Stéphane flemmarde à cultiver son jardin en rêvant un horizon plus dégagé que dévasté

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