L’écriture qui pousse #1 : l’incendie

Bienvenue dans L’écriture qui pousse ! Aujourd’hui, vous allez découvrir un des textes produits dans le cadre de nos défis littéraires. Le défi du mois de septembre 2020 portait le titre suivant « Du début à la fin ». L’idée ? Choisir une phrase d’introduction et une phrase de clôture, parmi une liste imposée… et créer entre les deux une histoire brève inédite. Les phrases du jour sont tirées respectivement de  et des Tristes tropiques (C. Lévi-Strauss) et des Illuminations (A. Rimbaud).

À cette occasion, Jérôme Rosset vous fait vivre un fait-divers… brûlant.

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L’incendie

Je hais les voyages et les explorateurs. Je n’ai jamais fait de voyage extraordinaire. Je n’ai jamais fait de voyage de toute façon. Jamais. J’étais arrivé à quarante ans sans m’être aventuré nulle part ailleurs que dans mon quartier. Chaque tentative d’évasion envisagée, fomentée par le docteur Flabet, s’était soldée par une envie irrépressible de retourner dans mon biotope tranquille. Je ne lui avais rien demandé, moi, à cet énergumène truffé de tics et de certitudes sur le bonheur des gens, mais il s’était fixé une sorte de mission divine, soutenue par la fortune de ma mère, comme une croisade : il fallait me faire partir, m’aventurer.

Ça fonctionnait sans heurts, sans accrocs, une existence lisse cernée d’évènements quelconques, de ces petites choses qui font parler sans heurter, qui meublent sans contrarier. Ça aurait pu continuer comme ça s’il n’y avait pas eu l’incendie de l’appartement de mademoiselle Arthur au premier  étage ; une casserole oubliée, un rideau poussé par un courant d’air, une conversation téléphonique qui s’éternise au salon, le brasier qui s’évade dans les étages et nous nous sommes retrouvés, Colpathopeque et moi-même, juchés dans la nacelle des pompiers, dépourvus de tout, exposés, enfumés, tremblants et épuisés.

Je tenais fermement la carapace de ma tortue Colpathopeque qui affichait une mine paisible, empreinte d’une incompréhension teintée d’ignorance sereine. Elle ne mesurait sans doute pas la gravité de la situation ; nous n’avions quasiment plus rien et le peu qui subsistait ne se composait que de mon pyjama ridicule, la télécommande de la télévision qui était restée dans ma poche et de ma paire de pantoufles beiges.

Une explosion soudaine avait fini de mettre à mal mes envies de rentrer chez moi puisque mon chez moi venait d’atterrir en pièces sur ma voiture parquée en bas. Une très grande impression de vide accompagnée de désespoir s’emparaient de moi. Colpathopeque et moi, on était plutôt embêtés.

Le pompier Mumenthaler tentait une approche réconfortante, exprimant ainsi sa solidarité et les chapitres douze et treize sur le réconfort aux victimes de son manuel de service. Toujours est-il que, bardé d’une feuille d’aluminium qui n’avait que l’avantage de dissimuler mon pyjama ridicule aux yeux des quidams avides de petits malheurs, je me sentais seul, même accompagné de Colpathopeque. Je me suis réveillé en sueur, tremblant. Je pouvais sentir mes côtes vibrer d’angoisse. Au réveil il était midi.

Jérôme Rosset

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Photo : ©Pexels

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