L’enlisement avant la mort

Sur les planches des Amis musiquethéâtre, Anne Durand était enlisée, littéralement. Elle interprétait Winnie, le personnage de la pièce Oh les beaux jours, de Samuel Beckett, dans une mise en scène de Claude Vuillemin.

La scène des Amis musiquethéâtre a laissé sa place à un énorme monticule de sable. Au milieu de celui-ci, dans un « mamelon de terre » (ainsi qu’il est nommé par l’auteur), trône Winnie, dont seule la moitié du corps dépasse. Une sonnerie retentit. Elle se réveille, puis fait sa toilette, avant d’occuper sa journée comme elle peut. Elle sort des objets de son sac, commente ce qu’ils lui évoquent, dialogue avec Willie, quand ce dernier se décide à sortir de son trou… Dans ce qui semble être sa routine depuis bien longtemps, elle est l’incarnation même du positivisme, au sein d’un univers qui ne prête pas à l’optimisme. Dans le second acte, seule sa tête dépasse du trou. Une avancée inéluctable vers la mort, semble-t-il…

Une performance complète

Car c’est d’abord de cela qu’il s’agit : une performance d’actrice. Anne Durand détient les clés de ce presque monologue,. Le texte parvient par bribes, les phrases sont incomplètes, à de rares exceptions, comme quand elle s’adresse à Willie. On a le sentiment d’assister au déroulement d’un fil de pensée, comme une sorte de poème sur le monde. D’une certaine façon, elle exprime tout ce qui lui passe par la tête, sans forcément de rapport entre une phrase et l’autre. Elle peut ainsi parler de sa routine quotidienne, puis passer aux souvenirs des gens qui l’ont regardée en passant, avant de rappeler à Willie qu’il doit, de temps en temps, sortir de son trou. Le tout peut paraître décousu, et ici réside l’incroyable difficulté de ce texte dont Anne Durand s’empare avec brio. Pourtant, à bien y réfléchir, les mots sont conduits par une grande cohérence : ils racontent le quotidien et le ressenti de Winnie, qui vit une existence qui pourait être celle de n’importe qui. Et, alors qu’elle est coincée dans son trou, elle parvient à amener du dynamisme à la scène, bien que sa tête soit seule à sortir. Par un habile jeu de regards, Anne Durand semble bouger encore et encore, même lorsque la fin s’approche. Une performance vraiment complète…

La symbolique de l’enlisement

Ce quotidien, disais-je, pourrait-être vécu par n’importe qui. Et c’est bien là que réside la force du texte de Beckett. Comme toujours, il reste assez mystérieux sur le sens profond de ce qu’il écrit. On comprend toutefois que l’enlisement est le point central de cette pièce qui, bien qu’écrite il y a une cinquantaine d’années, n’a jamais été aussi actuelle. Le spectacle pourrait, ainsi, représenter la société sédentaire qui, même si elle est toujours en mouvement, ne va jamais très loin pour éviter de sortir de sa zone de confort. La pièce pourrait également représenter la routine dans laquelle beaucoup d’entre nous s’enferment, une routine qui se fait de plus en plus présente à l’approche de la mort, avec son côté rassurant. Pas étonnant dès lors que Winnie s’enlise de plus en plus en voyant la fin arriver…

Pour autant, Oh les beaux jours n’est pas une pièce triste, loin de là. Le titre, que Winnie évoque à plusieurs reprises (surtout en fin de journée), prête déjà à l’optimisme et rappelle que, même quand la mort est proche, de belles choses demeurent à vivre et à se souvenir. Winnie incarne ainsi l’optimisme, elle qui répète inlassablement « Oh le beau jour que ça a été. » Elle parvient encore à s’émerveiller du moindre changement, d’une pierre qu’elle n’aurait pas vue auparavant. Elle rappelle à tous que la beauté est partout et qu’il ne tient qu’à nous de la voir et de l’apprécier. La présence de Willie apporte également un vent d’air frais bienvenu : en intervenant pour commenter les brèves qu’il lit dans son journal, il court-circuite le débit de paroles de Winnie, pour la ramener dans la réalité. Bien qu’il ne sorte pas souvent de son trou, il fera l’effort de se rapprocher de sa femme avant la fin, pour qu’elle le voie une dernière fois.

Oh les beaux jours, c’est enfin une pièce qui parle du temps qui passe et dont il faut profiter chaque jour. Ce temps qui défile est symbolisé par un habile jeu de lumières, qu’on voit sans s’en rendre compte : du zénith de midi, on avance petit à petit vers le soir, avec une lumière qui se veut de plus en plus tamisée, se recentrant toujours plus sur le visage de Winnie. Une façon de nous rappeler que c’est elle qui importe. Et symboliquement suggérer le fait qu’il faut suivre sa philosophie et rester optimiste, même si le temps file. Un joli moment de poésie que nous offrent Beckett, Claude Vuillemin, Anne Durand et Les Amis musiquethéâtre. Merci pour cela.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Oh les beaux jours, de Samuel Beckett, du 19 février au 8 mars 2020 aux Amis musiquethéâtre.

Mise en scène : Claude Vuillemin

Avec Anne Durand et Claude Vuillemin

https://lesamismusiquetheatre.ch/oh-les-beaux-jours-creation/

Photos : © Anouk Schneider

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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