Pièce en plastique : humiliation(s) ordinaire(s)

Dehors, l’orage vient de se déclarer. C’est dimanche et, malgré ces temps de contagion, le Théâtre Alchimic fait salle comble. Jusqu’au 5 mars, on joue Pièce en plastique de Marius Von Mayenburg (traduit par Mathilde Sobottke), dans une mise en scène de Daniel Wolf et Roland Vouilloz.

Poser le décor

Tu rentres dans le théâtre, t’assois[1]. Deux amis commentent : « Déjà 19h03 ! Ils sont en retard. » Pourtant, sur les rideaux blancs qui encadrent la scène, une projection annonce la couleur sans ambages : un décompte qui, peu à peu, se rapproche de zéro. Rien ne commencera avant la disparition du dernier millième de seconde. Derrière toi, deux femmes parlent d’actualité : « Heureusement que le virus a démarré en Chine : eux, ils peuvent de mettre des villes entières en quarantaine, c’est dans leur mentalité. En Europe, ça ne marcherait jamais. » « Il n’y a qu’à voir en Italie, avec les Italiens, c’est toujours n’importe quoi. » Sur scène, une femme est debout. Elle porte un imper rouge. Elle suscite deux réactions : indifférence silencieuse ou agacement incompréhensif (« Qu’est-ce qu’elle fait, celle-là ? Elle cherche une place ? »). On ne sait pas si elle est spectatrice ou actrice. Personne ne l’aide, personne ne la regarde. Pour le public qui discute, elle est aussi insignifiante que le canapé blanc qui habille le plateau.

Le zéro se rapproche et soudain, tu prends conscience que les gens autour de toi mettent déjà en abime le propos de Marius Von Mayenburg.

Choisir sa distribution

Pièce en plastique parle de l’indifférence ordinaire, des petites humiliations, du petit racisme involontaire qu’un couple bien sous tous rapports (bons métiers, alimentation bio, sensibilité artistique, convictions de gauche, revenus confortables, etc.) fait peser sur la femme de ménage.

La patronne, Aurélie, est incarnée par Caroline Gasser, impeccable dans sa tenue d’épouse contemporaine – ne cuisine pas par principe, travaille par principe, n’écoute pas autrui car bourrée de principes. Le mari, Michael, est chirurgien : lâche par essence, il n’affronte Aurélie que par le biais. Idéaliste, il rêve d’une existence qu’il ne se donne pas les moyens d’atteindre. Mauro Belluci donne à ce rôle un élan à la fois pathétique et insupportable. Aurélie et Michael : un couple dysfonctionnel qui, sous ses dehors « tout va bien », ne se regarde plus, ne se touche plus, ne se comprend plus. Pour compléter cette famille nucléaire type, Vincent, l’adolescent geek, est joué par Bastien Blanchard. Du trio familial, c’est peut-être lui qui t’atteint le plus. À quatorze ans, délaissé par ses parents, il construit seul sur des bases branlantes que peine à consolider le ciment des nouvelles technologies.

Face à eux, Rolland Vouilloz est insupportable dans le rôle de Serge Haulupa, un artiste contemporain suffisant. Pour toi, il incarne une certaine tendance artistique, amusante à brocarder mais bien souvent consacrée : ceux qui créent des concepts, qui se la racontent à grands renforts d’idées révolutionnaires – incompréhensibles, même pour ceux qui font mine de suivre le mouvement. L’artiste gourou et tout-puissant, en un mot.

Mettre en abime le réel

Ces quatre personnages vont croiser Jessica, à qui Mariama Sylla prête ses traits. Aussi discrète qu’efficace, Jessica est le personnage le plus réel de Pièce en plastique. Loin des certitudes hautaines de ses employeurs ou de la caricature qu’offre Serge Haulupa, elle passe la panosse sans se démonter. Chacun la renverra cependant à sa place – celle d’employée et, par conséquent, d’inférieure, issue d’une couche sociale obligatoirement plus défavorisée et moins éduquée. Jessica ne peut évidemment pas aider Vincent pour ses devoirs de maths ; si elle savait faire ça, elle ne ferait pas le ménage. Jessica sent la sueur, c’est normal, elle vient d’une autre culture, mais quand même, c’est insupportable. Jessica sera ravie de recevoir les vieux vêtements de sa patronne, offert si libéralement ; elle n’aurait jamais pu se les payer. La chute de la pièce montrera pourtant que Jessica, loin d’être une victime impuissante, retourne ce huis-clos contemporain avec une détermination glacée…

Le problème de Pièce en plastique, c’est que les personnages agissent à l’encontre de Jessica avec les meilleures intentions du monde – c’est bien le problème[2]. Le public, pour autant, n’est pas dupe et sent ce qui est inacceptable : silences gênés et rires jaunes témoignent d’un malaise dont chaque spectateur est conscient. Renvoi insupportable au miroir de la réalité ? De là naissent les interrogations : toi et les autres, qui êtes dans cette salle de théâtre, est-ce que vous agissez aussi comme ça ? Est-ce que, portés par de grands idéaux, un discours teinté d’égalité et de dignité humaine, vous n’êtes pas tous bien contents d’avoir des gens qui font ces choses que vous, vous ne voulez pas du tout faire ? Bien contents de revendiquer la mixité et la différence – et d’utiliser, dans les conversations de tous les jours, des stéréotypes de genres, de classes, de races ?

La force de Pièce en plastique réside dans un propos qui montre sans juger : l’incohérence d’un réel contemporain éclate ; l’intérêt porté à l’autre n’est qu’une façon d’accéder à une forme d’autosatisfaction personnelle. Alors, tu te demandes : aller au théâtre pour s’ouvrir l’esprit sur l’égoïsme du contemporain, oui. Mais le faire en tenant des propos de comptoir sur les Chinois ou les Italiens ? Le faire en ne prenant pas garde à la femme en rouge sur la scène, à l’actrice-personnage qui, avant le début de la pièce, devient pour le public aussi insignifiante que Jessica pour ses employeurs ? Le faire en riant de la critique portée, sans remettre en question sa pratique propre ?

En sortant de là, tu te demandes combien de spectateurs auront, comme toi, l’impression que la critique de Pièce en plastique leur était directement adressée. Et combien vont avoir l’envie de changer, grâce à une pièce de théâtre. ABE et merci.

Magali Bossi

Infos pratiques : Pièce en plastique de Marius Von Mayenburg (traduction de Mathilde Sobottke), du 18 février au 5 mars au Théâtre Alchimic.

Mise en scène : Daniel Wolf et Roland Vouilloz

Avec Mariama Sylla, Caroline Gasser, Mauro Belluci, Bastien Blanchard, Roland Vouilloz.

www.alchimic.ch

Photos : ©Carole Parodi

[1] Le « tu » n’est pas ton lecteur, qui sera peut-être dérouté par ton approche. Le « tu » est la petite voix qui s’adresse à toi, au fond de ta tête. Qui te questionne lorsque, spectatrice, tu fais face à la pièce qui se déroule devant toi. Qui te bouscule lorsque, auteure, tu écris les mots qui seront lus. La petite voix qui, pour mieux dialoguer, n’endosse pas le « je ».

[2] Caricature ou réalité ? Le très beau recueil de témoignages de Pauline Desnuelles, D’ailleurs, les gens…, sorti en 2016 aux Éditions des Sables, atteste d’une réalité de terrain où racisme et indifférence (involontaires ou affichés) sont le lot quotidien de celles et ceux qu’on écoute trop peu souvent, à Genève.

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