Les ils / îles d’Yvette Théraulaz : voir #metoo autrement

Jusqu’au 9 février, le Théâtre Carouge accueille Yvette Théraulaz et Lee Maddeford pour Histoires d’ILS. Un carnet de bal. Un tour de chant. Une claque poétique et humaniste, qui aide à (re)penser les changements nés du mouvement #metoo.

Certains êtres vous touchent au-delà des mots. Ils vous entrent sous la peau. Ils s’immiscent dans votre chair et se logent là, dans un recoin de votre moelle épinière. Ils attendent – et, doucement, ils vous transforment. Pour moi, Yvette Théraulaz est un de ces êtres-là.

Carnet de bal et tour de chant

Histoire d’ILS fait partie de ces pièces au récit apparemment décousu – mais qui trompent bien leur monde. Elle fait le pendant à Histoires d’ELLES qui, à plus d’une dizaine d’années de distance, évoquait les femmes, les filles – la mère. Ce début des années 1970 où les femmes, considérées comme mineures, n’avaient pas le droit de vote. Les luttes qui ont précédé, les luttes qui ont suivi. Dans Histoires d’ILS, c’est aujourd’hui d’autres luttes dont la comédienne désire parler. La pièce fait se croiser les personnages masculins qui ont comptés : Yvette Théraulaz danse avec l’un, avec l’autre, sans jamais perdre de vue son but : interroger la relation à l’Autre (avec un grand [A]) – c’est-à-dire, celui qui n’est pas Moi. Tout commence, tendrement, dans l’enfance et la relation au père, lui si travailleur et humble, qui n’a jamais su dire « je t’aime » mais a offert à sa fille un piano… plutôt que de s’acheter une voiture.

Le piano pourrait être un autre « il » de Yvette : grâce à lui, elle devient musicienne et, parallèlement au théâtre, se passionne pour le chant. Ce détail a son importance ; c’est même une des marques de fabrique des spectacles solo de la comédienne : les musiques sur lesquelles s’égraine Histoires d’ILS sont interprétées, en live, par le pianiste Lee Maddeford. Présence à la fois discrète et solide, il fait corps avec un piano à queue dont la livrée noire disparaît dans l’ombre. Lee réinvente les chansons qui accompagnent le voyage d’Yvette, d’ils / il / île en ils / il / île : Jean Ferrat, Dalida, Claude Nougaro, Anne Sylvestre, Alain Souchon, France Gall, Elton John ou encore Georges Brassens (pour n’en citer qu’une partie)… Yvette s’approprie leurs mots. Tous disent, entre deux récits d’expérience de vie, les relations entre homme(s) et femme(s), la séduction, la famille, le rejet, l’incompréhension, la rupture, la confiance, l’amitié, le sexe, l’amour… et parfois, la haine.

#metoo

Au père succèderont le premier amour, les amis, le fils dont on se souvient bébé, le premier mentor, le professeur de musique, le professeur de théâtre, l’homme de sa vie… Chacun a sa spécificité, son petit « quelque chose », qui ont marqué la comédienne et qui fait qu’elle ne les oublie pas. Si certains ont été aimés, d’autres ont laissé dans le souvenir une marque noire et âcre : à l’heure de #metoo, Yvette Théraulaz ne cherche pas à esquiver les sujets qui fâchent. Mais elle évite les écueils en ne leur donnant pas le tour attendu. Lorsqu’elle parle de ce professeur de théâtre qui harponnée, au terme d’une répétition ; lorsqu’elle évoque cette connaissance qui a frappé à sa porte toute la nuit, dans une maison de vacances en Normandie, parce qu’elle l’avait « allumé » durant le repas… ce n’est pas pour accabler, pour donner des leçons, pour créer des clivages. C’est une femme qui parle de son expérience personnelle, de son expérience de femme – d’humaine. Une femme qui expose son vécu et ses ressentis. Pas pour juger, mais pour faire réfléchir. Pas pour montrer du doigt, mais pour ouvrir les consciences. À une certaine époque, c’était normal, dit-elle. On savait que ça existait, dans le métier. Certaines y passaient ; d’autres non. On ne faisait rien. Je n’ai rien fait non plus. Aujourd’hui, tout a changé. Dès lors, comment pouvons-nous repenser notre vivre-ensemble ? Comment nous comprendre à nouveau ?

Yvette Théraulaz laisse le soin au public de se forger sa propre opinion. En deux temps forts, elle résume l’enjeu de #metoo, au-delà des querelles de chapelle, des invectives qu’on peut lire sur les réseaux sociaux, des positions qui se braquent des deux côtés. C’est, d’abord, la chanson d’Anne Sylvestre, Douce maison. Écoutez-là : cette chanson dit tout. Elle a été pour moi une révélation. Des mots si simples, si calmes… qui deviennent cri du cœur, appel à la compréhension, à l’empathie. Yvette Théraulaz, à travers son chant, son corps, sa voix, transmet tout cela. C’est, ensuite, la lecture d’une lettre d’un homme, d’un ami, qui fait le pendant à la tempête #metoo et à la chanson d’Anne Sylvestre. L’ami y dit son incompréhension – pas devant le monde qui change et va continuer à changer, mais devant sa propre existence en tant qu’homme. Mâle. Comment se comporter ? Quelle attitude adopter, alors que les modèles anciens ne peuvent plus avoir cours ? Comme se (re)construire en tant qu’individu ? Des questions simples et vraies, sans idéologie. Juste l’interrogation d’un être qui essaie de trouver sa place et qui, par ses doutes et ses fragilités, ouvre un nouveau pan du problème : le changement ne doit pas être unilatéral. Il ne doit pas écraser une partie de l’humanité, sous prétexte de redonner de la dignité à une autre. Le changement doit être bilatéral. Échange. Dialogue.

Île : les rivages de l’humanisme

C’est là, dans cette ouverture à l’Autre, cette volonté de construire avec l’Autre – et pas contre lui – qu’Yvette Théraulaz m’a touchée et surprise. Parce qu’elle réussit à mettre des mots et de la poésie sur une vérité qui, je crois, est fondamentale. #metoo est une lutte. Mais ce n’est pas une lutte contre. C’est une lutte pour.

Pour un monde bâti en commun, dans lequel le dialogue serait une vertu cardinale.

Pour un monde où l’échange nous autorise, que l’on soit elle, il, iel[1], à trouver du réconfort, de l’amitié, de l’amour auprès de l’Autre – quel que soit cet Autre.

Pour un monde où l’on peut parler ensemble, rire ensemble, débattre ensemble, coucher ensemble, s’amuser ensemble, travailler ensemble, élever de enfants ensemble, s’occuper d’une maison, d’une société, d’un rêve – ensemble.

Histoire d’ILS n’est pas une pièce sur les hommes. Ce n’est pas une pièce sur une femme qui aime les hommes et a été aimée (ou pas) par eux.

Histoire d’ILS est une pièce humaniste, qui milite pour une humanité commune, réunie et harmonieuse. Utopie ? Je ne crois pas. Pour moi, le monde est beau. À nous d’en faire un lieu encore plus beau. Un refuge. Une île.

Magali Bossi

Infos pratiques :

Histoires d’ILS, d’Yvette Théraulaz, du 24 janvier au 9 février au Théâtre de Carouge (salle du n°57 de la rue de Carouge).

Mise en scène : Stefania Pinnelli

Avec Yvette Théraulaz (jeu et chant) et Lee Maddeford (piano)

https://theatredecarouge.ch/saison/piece/histoires-dils/69/

Photos : ©Maurizio Giuliani

[1] Néologisme utilisé pour désigner les personnes sans distinction de genre.

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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