Les sentiments du Prince Charles : repenser l’amour

Tiré de la BD éponyme de Liv Strömquist, Les sentiments du Prince Charles se présente sous la forme d’une pseudo-conférence ludique, dans laquelle Martine Corbat et Julien Tsongas questionnent le cadre hétéronormé et stéréotypé des relations amoureuses. À voir au Théâtre du Loup jusqu’au 17 octobre.

Tout commence avec Julien Tsongas incarnant le Prince Charles : grandes oreilles et cornemuse non-maîtrisée (les sons qui en sortent sont atroces, croyez-moi !) ; le ton est donné : on va rire ! Le propos du spectacle se base sur une simple question d’une journaliste au Prince juste après son mariage avec Lady D : « Êtes-vous amoureux ? », ce à quoi il a répondu : « Oui… quel que soit le sens du mot amour. » S’ensuit l’hilarant concours de Miss Bobonne (présenté par un Julien Tsongas magnifiquement travesti pour l’occasion), dont Nancy Reagan est la lauréate, avant que Martine Corbat et Julien Tsongas ne passent l’Histoire au peigne fin, images d’archives à l’appui, pour montrer que les relations amoureuses ont toujours été empreintes d’une forme de domination. En passant par la relation en Whitney Houston et Bobby Brown, leurs propres désirs, des citations de travaux d’érudits, ou encore un dernier concours du pire petit ami (dans lequel Karl Marx, Sting et Albert Einstein ne sont pas épargnés !), ils remettent en question nos conceptions du couple monogame et de l’amour.

Un côté grotesque assumé

On pourrait faire beaucoup de reproches à ce spectacle : démagogique, simplificateur, binaire. Oui, mais on pourrait seulement, car en réalité il n’en est rien ! Qu’on se le dise, tout est assumé dans ce spectacle : le côté un peu grotesque et exagéré, l’utilisation d’exemples où les hommes ont systématiquement le mauvais rôle, alors que les femmes sont victimes de l’ego parfois surdimensionné de leur compagnon… Ce choix permet avant tout de grands effets comiques : on rit de bon cœur, on rit jaune, on rit un peu par malaise par moments, mais on rit. Et c’est un grand point fort de ce spectacle, qui serait bon, mais sans plus, si cela s’arrêtait ici. Les raccourcis sont nombreux : présenter Every breath you take de Sting en mentionnant simplement qu’il suivait son ex partout ; le fait qu’Albert Einstein ait abandonné sa femme avec qui il avait découvert la théorie de la relativité… Ces exemples parmi tant d’autres ne montrent pas toute la réalité et la complexité de ces situations. Mais ils ont l’avantage d’être diaboliquement efficaces pour questionner la pertinence de notre modèle de relations ! Et c’est là que le travail du spectateur et de la spectatrice intervient.

Tout n’est pas donné au public, et il faut véritablement réfléchir à la question. La relation de couple est comparée à la religion : il faut avoir foi en l’amour, ne pas s’en détourner, ne pas tromper au risque de faire souffrir l’autre… Et pourtant, dans d’autres régions du monde, tout est envisagé différemment : au Tibet par exemple, on pratique la polyandrie, où une femme peut avoir des relations avec plusieurs hommes d’une même famille, sans que cela ne pose problème. Ce n’est donc pas un spectacle démagogique que propose la Compagnie de l’Hydre Folle, en nous disant que notre vision du couple est mauvaise et qu’il faut l’abandonner. On aurait tort d’interpréter les choses de cette manière. Au contraire, Les sentiments du Prince Charles tente d’ouvrir notre esprit à d’autres possibles. À chacun et chacune ensuite de trouver la façon qui lui convient le mieux d’envisager la relation, à deux et en accord avec l’autre, sans le ou la faire souffrir.

Une scénographie grandiloquente au service du propos

Sur la scène se dresse un grand rideau entouré d’ampoules de couleur, à la façon des émissions des années 80 – la même période à laquelle le Prince Charles a épousé Lady D – une scène où les deux musiciens donnent un autre habillage au spectacle en multipliant les extraits de chansons connues ou les compositions en collaboration avec Martine Corbat. On trouve également une coiffeuse et un dressing où les deux protagonistes peuvent changer de perruques et de vêtements, cassant l’effet d’illusion du théâtre, pour donner la dimension d’une conférence au spectacle. On les voit ainsi jongler entre les personnages costumés et leur propre rôle. Le décor devient ainsi un personnage à part entière de la pièce.

Les sentiments du Prince Charles se moque de beaucoup de choses et n’épargne personne – surtout la gent masculine – et fait rire le public. Mais c’est aussi un spectacle engagé, qui questionne et propose d’autres alternatives, sans créer de malaise. Toutes les options restent ouvertes et la vision de chacun et de chacune peut ainsi être respectée. Loin d’être moralisateur ou démagogique, Les sentiments du Prince Charles appuie là où il faut, avec un duo Corbat – Tsongas qui fonctionne à la perfection !

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Les sentiments du Prince Charles, d’après l’œuvre de Liv Strömquist, du 1er au 17 octobre 2021 au Théâtre du Loup.

Mise en scène : Martine Corbat et Jean-Louis Johannides

Avec Martine Corbat et Julien Tsongas (jeu) et Julien Israelian et Pierre Omer (musique)

https://theatreduloup.ch/spectacle/les-sentiments-du-prince-charles-2021/

Photos : © Dorothée Thébert

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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