« Malcolm and Marie » : je t’aime, moi non plus

Dans un huis-clos intimiste, Zendaya et John David Washington se déchirent et se réconcilient sous l’œil de la caméra de Sam Levinson. Le réalisateur échoue pourtant à restituer la tension et l’émotion qu’il fustige par ailleurs. Analyse.

Une maison de maître au milieu d’une nature idyllique. En plan fixe, une voiture arrive. C’est Malcolm et Marie, de retour d’une soirée de projection du premier long métrage de Malcolm, qui l’a consacré comme un grand espoir du cinéma…

Visuellement, le film a tout pour lui : le noir et blanc est classieux, la musique parfaite, le couple d’acteurs est jeune, beau, brillant, il s’aime. En réalité, c’est plutôt lui qui s’aime. « J’ai écrit, réalisé et projeté un film qui a mis la salle sur le cul ce soir ! » Malcolm est narcissique, mégalo et égocentrique. Il s’écoute parler, ce qui tombe bien puisqu’il est le seul. Marie est sortie fumer (il ne s’agit pas de l’amour consommé pour contourner la censure du cinéma américain des années 30 à 60, mais plutôt de l’amour consumé ici).

Toujours prompt à vilipender le pédantisme des critiques de cinéma, Malcolm, tout aveuglé qu’il est de sa propre suffisance, ne voit pas qu’il fait exactement la même chose. Mais Marie va se charger de le dessiller. Le réalisateur lui donne la parole, après six minutes de monologue de Malcolm, et la musique qui l’accompagne est l’œuvre d’une chanteuse, Cleo Sol en duo avec Little Simz pour un titre approprié : « Selfish » (égoïste). Là, le héros suspecte que quelque chose ne va pas. Le regard vitreux, tête penchée en arrière quand il lui demande : « Tu as passé une bonne soirée ? » montre bien qu’il redoute sa réponse. Celle-ci ne va pas tarder. Elle a déjà commencé d’ailleurs car si Marie ne dit mot, encore, son corps parle pour elle. Sa manière de s’éloigner quand il s’approche pour l’enlacer, son regard fuyant quand il tente de l’embrasser, tout concourt à la montrer telle qu’elle est, une cocotte-minute sous pression.

Choix de réalisation

L’élément déclencheur arrive au bout de onze minutes, ce qui est long pour les canons cinématographiques actuels, mais comme c’est de l’art et essai (ben oui, c’est en noir et blanc !) on peut se le permettre… Malcolm est à terre, Marie tranche le beurre comme un boucher couperait un morceau de viande. Le règlement de comptes peut commencer. Sur un jazz entraînant (« Betaminus » de Jimmy Raney, Zoot Sims et Jim Hall), le réalisateur passe de plan large en plans de plus en plus serrés, et de plus en plus rapides, alors qu’elle finit de lui préparer des pâtes et que lui, lui met la pression : « Alors, tu es en colère ? Marie, tu es en colère ? Pourquoi es-tu en colère ? Marie ? Marie ??? » dans un mouvement de caméra circulaire qui passe de l’une (en mouvement) vers l’autre, d’une belle efficacité, tant esthétique que dramaturgique. Le nœud ? Il a oublié de la remercier dans son discours. Marie : « C’est pas qu’un remerciement oublié, c’est ta vision de moi, de ma place, non seulement dans notre relation, mais dans ton travail. » Car le film (pas Malcolm and Marie, le film que le héros a projeté) s’inspire de la vie de Marie. Là, Malcolm est mal, le regard perdu dans une pièce vide. Il mange quand même ses pâtes et reprend assez vite de la vigueur : Imani, son personnage, n’est pas inspiré de Marie, voilà de quoi il se persuade. L’homme compartimente, pas la femme. « C’est perturbant de voir que tu arrives à cloisonner au point de me maltraiter en te goinfrant. » Le problème, c’est son manque de considération. Ça, c’est original puisque que cela doit bien représenter 90 % des problèmes de couples. De là à en faire un film de 106 minutes… On pense à Qui a peur de Virginia Woolf (Mike Nichols, 1966) mais Zendaya, ex-actrice Disney, n’est pas Elizabeth Taylor.

Le couple se réconcilie sur une belle idée technique : en voix off, ils (surtout elle) s’enflamment ironiquement sur l’avenir possible (un avenir commercial en tant que réalisateur de films Lego) de Malcolm alors que l’image les montre s’étreignant. Or, Malcolm commet une bourde : Il écoute – et chante – William Bell (« I Forgot to be your Lover » – J’ai oublié d’être ton amant) et elle le voit, reprenant des paroles qu’il ne lui a pas dites. La dispute repart : « Tu étais en train de t’excuser de la manière la plus impersonnelle que tu aies trouvée. Comme si une vieille chanson parlant d’une autre nana allait me réconforter sur notre relation. » Ils se cherchent et, parlant, elle fait le tour de l’îlot central de la cuisine, lui la suit et la caméra les suit tous deux. Marie a renoncé à sa carrière pour lui. Malcolm l’a sauvée de la drogue. Même si tous deux ont raison, la manière de l’exprimer est erronée.

Sam Levinson alterne souvent plans en mouvement et caméra fixe, où ce sont les acteurs qui bougent, marchant dans le couloir et passant devant la porte d’où la caméra filme. Puis Malcolm se calme, dit à Marie qu’il ne reste pas avec elle parce qu’il est médiocre ou qu’il manque de confiance en lui mais parce qu’il l’aime. Là, les excuses sont sincères. Ils ne se disputent plus et nous, on compte les points.

Près d’une heure après le début arrive la critique du L.A. Times. Ce n’est plus l’un contre l’autre, mais l’un et l’autre, ensemble contre l’adversité. Diatribe de Malcolm contre la suffisance pseudo-intellectuelle des critiques. Dans un film, rien n’est indispensable, soutient-il : le mouvement, le placement, la lumière, le sempiternel débat numérique/pellicule, une coupe ici ou là, un panoramique, rien n’est important, cela dépend de ce que l’on veut faire. « Pourquoi j’ai tourné cette scène de cette manière ? Parce que je suis un homme, hétéro ? Désensibilisé à la violence ? Ou convaincu que si on montre la souffrance à l’écran, le public doit ressentir cette violence ? » Le problème, c’est que nous, spectateurs, ne ressentons pas grand-chose. Que dire en effet de l’histoire quand l’événement le plus important est la critique d’une journaliste du L.A. Times mise en ligne sur internet ?

L’unité de temps et de lieu fait de ce film quelque chose de théâtral mais il rate le coche de l’authenticité, ce qui est un comble pour un long métrage qui dénonce justement cela. Tout le film parle d’incommunicabilité entre deux êtres mais en se disputant ils communiquent sur les faiblesses de l’autre, leurs attentes… Les dernières minutes, toutes en dualité avec les reflets sur le miroir de la salle de bain qui multiplient les perspectives, sont étonnamment muettes (mais pas silencieuses puisque le jazz d’Archie Shepp résonne en fond). Quant à la scène finale, elle rappelle le tableau présent dans la maison (une femme et un homme sur une barque), sauf qu’elle est seule au sommet de la colline. Il la rejoint. Que disent-ils ? On l’ignore, la scène est filmée depuis la chambre, à travers la fenêtre de la maison. Mais ils regardent dans la même direction. Alors ?

Bertrand Durovray

Référence : Malcolm and Marie, de Sam Levinson. Avec Zendaya et John David Washington. 2021. 1 h 46.

Photos : © DR

Bertrand Durovray

Diplômé en Journalisme et en Littérature moderne et comparée, il a occupé différents postes à responsabilités dans des médias transfrontaliers. Amoureux éperdu de culture (littérature, cinéma, musique), il entend partager ses passions et ses aversions avec les lecteurs de La Pépinière.

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