Le banc : cinéma

Ombres latino-américaines

Grandir dans l’ombre des cartels mexicains (Hijo de Sicario) et pister les traces de l’ésotérisme nazi au Chili (Los Hiperbóreos) par un théâtre de figures archaïque. Deux réalisations face à l’histoire et au réel.

Dans Hijo de Sicario (Fils du tueur à gages) les réalisatrices mexicaines Astrid Rondero et Fernanda Valadez plongent le regard dans une épopée crépusculaire, où enfance et violence coexistent dans un Mexique ravagé par le narcotrafic. La réalisation se distingue par son approche singulière, adoptant le point de vue d’un enfant pour décrypter la brutalité qui gangrène le pays. En suivant Sujo, fils orphelin d’un tueur à gages, le récit se fait à la fois poétique, dur, et humaniste. Fernanda Valadez ne cherche toutefois pas à renouer pleinement avec l’atmosphère crépusculaire, l’étrangeté sensorielle et l‘étonnante apparition d’un diable silhouetté qui hantait son premier film à base documentaire co-écrit avec Astrid Rondero, Sans signe particulier (Sin señas particulares).

Enfance brisée

L’histoire de Sujo débute sur une note tragique : son père, sicario (tueur à gages) est abattu, le plongeant dans un monde de solitude et de peur. Il est recueilli par sa tante, une femme forte et marginale, qui devient pour lui un refuge loin de la violence, mais aussi un guide vers une existence marquée par l’injustice et le danger.

Les cinéastes, avec une sobriété narrative marquée, choisissent de ne jamais dévoiler explicitement les crimes des cartels, préférant placer les scènes de violence hors champ. Ce choix subtil donne au film une tension silencieuse et évite les clichés qui souvent accompagnent les histoires de narcotrafic. Hijo de Sicario ne se concentre pas sur le sensationnalisme de la violence, mais sur son impact psychologique et social au gré d’un voyage vers l’espoir et l’émancipation face au crime organisé mené par Sujo devenu adolescent à Mexico.

Parcours initiatique

Divisé en chapitres, le récit d’apprentissage de Sujo se déroule à différentes étapes de sa vie, des premières années de l’enfance à l’adolescence. Les réalisatrices utilisent habilement la chronologie pour accentuer l’évolution psychologique de Sujo, qui lutte entre l’appel de la violence et le désir de construire une vie meilleure. Cette trajectoire rappelle les romans de formation (Bildungsroman), où le protagoniste apprend de chaque rencontre et de chaque épreuve, même si, dans le cas de Sujo, il semble sans cesse confronté aux limites imposées par son environnement. Ce sont des figures féminines, de sa tante à une enseignante de littérature d’origine argentine dans la capitale mexicaine, qui le protégeront et lui permettront de s’accomplir.

L’influence de sa tante Nemesia, mystérieuse et mystique, au nom programmatique dérivé de némésis (« vengeance »), marque fortement le personnage de Sujo. Les rumeurs qui l’entourent (on la dit sorcière, elle semble en connexion avec le monde des esprits) ajoutent une dimension quasi surnaturelle à son rôle. Ce personnage fait le pont entre tradition et modernité, entre la violence contemporaine des cartels et les racines culturelles de la région. Cette ambiance mystique, teintée de rituels ancestraux, enveloppe le film d’une aura singulière et confère aux paysages un symbolisme puissant.

Père maudit

Tout au long du long métrage, Sujo lutte contre le poids de l’héritage laissé par son père. À travers cette figure, les réalisatrices questionnent le concept même de liberté dans une société violente et patriarcale où les enfants sont souvent condamnés à reproduire les erreurs de leurs parents.

 Sujo, malgré son désir de s’éloigner de cet héritage, se retrouve confronté à la brutalité du cartel. À l’adolescence, sa rébellion l’entraîne sur des chemins où il croise des figures de son passé. Cette confrontation avec le monde du crime et de la violence renforce le message du film: dans un univers aussi impitoyable, peut-on échapper à son destin ?

Esthétique sobre

Le film se distingue par une esthétique épurée et poignante, qui rend hommage aux grands espaces mexicains tout en capturant l’austérité de ce paysage désertique. La photographie, marquée par des jeux d’ombre et de lumière, accentue le contraste entre l’immensité des paysages et l’enfermement psychologique du jeune héros. Chaque plan est composé avec soin, créant une atmosphère oppressante et mélancolique qui semble figer les personnages dans un destin tragique.

Les couleurs chaudes et les scènes de crépuscule contribuent à cette ambiance, où les éléments de la nature semblent témoins silencieux des drames humains. Les réalisatrices utilisent les décors pour souligner l’isolement et l’enfermement des personnages, notamment de Sujo, dont le destin paraît inéluctablement lié à ces paysages arides. En fin de compte, le film laisse au spectateur une impression d’intensité et de compassion. À travers l’histoire de Sujo, cette réalisation nous invite à repenser la notion de destin et à croire, malgré tout, en la possibilité d’une rédemption, même dans les endroits les plus sombres du monde.

Expérimentation visuelle

Les Chiliens Cristóbal León et Joaquín Cociña optent pour une palette de 50 nuances de gris pour Los Hiperbóreos (Les Hyperboréens), un film expérimental qui navigue entre l’animation, le théâtre et la prise de vue réelle pour explorer l’univers complexe et controversé de Miguel Serrano, un écrivain chilien antisémite, fasciné par l’ésotérisme nazi. Pourtant, si la réalisation intrigue par sa suite de décors vus comme au fil d’un making-off et son esthétique low-fi de pantins marionnettiques découpés dans le papier cartonné et animés par tigettes et fils, sa complexité narrative et son approche stylistique laissent parfois perplexe.

Miguel Serrano, dont l’idéologie déviante imprègne l’intrigue, est présenté comme un être à la fois charismatique et terrifiant, qui voit en Hitler une figure quasi-divine. Ce personnage historique controversé, antisémite notoire, se faisait le chantre d’un occultisme nazi étrange et dangereux, imaginant une civilisation aryenne cachée, les Hyperboréens, quelque part sous les glaces de l’Antarctique.

Jeux de textures

Cette quête mystique pour une « pureté raciale » perdue fait écho aux idéaux extrémistes qui hantent le passé et le présent de nombreux pays. Serrano devient une figure spectrale, incarnant l’héritage invisible d’une violence latente qui rôde dans le monde d’aujourd’hui.

Le film s’ouvre avec un décor quasi-surnaturel et des jeux de textures qui captivent. Les cinéastes reprennent les techniques marquantes de leur précédente réalisation, La Casa Lobo : une animation en papier mâché, des marionnettes inquiétantes et des effets de collage numérique qui évoquent à la fois Georges Méliès, les Frères Quay, Roger Ballan et Jan Švankmajer.

Narration éclatée

Là où Los Hiperbóreos se heurte à ses limites, c’est dans sa narration. Structuré en différents « tableaux » entrecoupés de transitions oniriques, le récit peine à donner une cohérence d’ensemble. Star chilienne que l’on a connue en mère danseuse et incendiaire dans Ema signé Pablo Larain, Antonia Giesen, incarne une protagoniste un peu lisse dans le rôle principal. N’est-elle pas une marionnette 2D en devenir sans profondeur marquée et guidée par des rencontres et des objets symboliques qui semblent déconnectés d’un véritable fil narratif ?

Bien que le film aborde des thèmes puissants comme l’idéologie nazie et l’influence persistante des mythes racistes, l’on peut avoir l’impression de se perdre dans un labyrinthe d’idées visuelles et ésotériques sans véritable point d’ancrage.

Inachevé

Cristóbal León et Joaquín Cociña livrent un film qui ose repousser les limites du cinéma traditionnel, mais cette audace se fait parfois au détriment de la lisibilité et de l’impact émotionnel. Les personnes en quête d’un récit linéaire ou d’une analyse explicite des thèmes explorés risquent d’être déconcertés par cette approche éclatée et expérientielle.

Los Hiperboreos est une expérience visuelle qui interpelle, certes, mais elle s’adresse possiblement aux amateurs et amatrices de cinéma expérimental et ésotérique. Les pesronnes qui cherchent une critique plus construite ou nuancée de l’héritage du fascisme et des idéologies raciales risquent de rester un brin sur leur faim.

Frank Lebrun

Références :

Festival Filmar en America latina :

Hijo de Sicario. Cinémas du Grütli. Jusqu’au 9 décembre. Sin señas particulares, 20.11.2024 Théâtre Forum Meyrin. Los Hiperboreos. 21.11.2024 Fonction : Cinéma.  23.11 et 24.11 Cinémas du Grütli.

Photos : ©León & Cociña Films (Los Hiperbóreos) et ©DR (Hijo de Sicario)

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