Paolo Conte : l’élégance de l’intelligence

Dans Paolo Conte : via con me, le documentaire musical quil consacre au célèbre chanteur italien, le réalisateur Giorgio Verdelli nous convie à un voyage dans les chansons si visuelles du crooner et dans lItalie des années 70 et 80 à travers des interviews de Conte et des témoignages de Roberto Benigni, Pupi Avati ou encore Isabella Rossellini…

Paolo Conte est un « musicien du paysage », ainsi que le rappelle Giorgio Verdelli dans son documentaire. Ses métaphores visent justes (« il pleut bien sur les imperméables », « sparring-partner ») et la construction de ses chansons relève, de fait, autant de la musique que du cinéma. Rien d’étonnant, donc, de retrouver Paolo Conte face caméra, car même s’il dit fuir l’autobiographie dans ses chansons, l’homme se livre sans difficultés.

Curieux destin que celui de Conte. Issu d’une lignée de notaires, à Asti (Piémont), le petit Paolo apprend le trombone alors que toute sa famille (mère, père, frère) joue du piano. Puis, avec l’aide du clarinettiste de jazz Mingo Chiodo, il se mettra au vibraphone. 25 ans durant, Paolo Conte va ainsi mener en parallèle une carrière artistique avec sa profession… d’avocat ! C’est la théorie du double alibi, telle que l’avocat-musicien l’explique : si l’un ne marche pas, peut-être que l’autre fonctionnera.

Mais l’homme a l’art de se cacher derrière les apparences. Musicalement, s’il crée bien un petit orchestre de jazz (dixieland, puis swing), le Paolo Conte quartet, c’est comme parolier, influencé par la chanson américaine et française (rêvant qu’Aznavour le chante) que Paolo Conte va évoluer. Une vie dans l’ombre jusqu’au milieu des années 70 et ses premiers succès en tant qu’auteur-compositeur-interprète.

« Jai commencé à chanter mes chansons pour les défendre, jai toujours voulu quelles aient du succès, ça oui. Et pour cela, je ne mets pas de limites. Mais en ce qui me concerne je ne suis que lavocat défenseur de lidentité de mes chansons. »

 

Hagiographique, le documentaire laisse la part belle aux artistes qui l’aiment pour qu’ils disent tout le bien qu’ils pensent de Paolo Conte. Avec sa mesure habituelle, Roberto Benigni (dont Conte a composé la musique du premier film) le qualifie ainsi de « prince de la musique italienne », vantant « la parcimonie de sa présence, la noblesse de sa personne, le chic et le charme » de Conte : « c’est la tour de Troie de la musique italienne » !

Richement illustré, musicalement, d’extraits de concerts de Paolo Conte à Rome, Naples, Vérone, Montreux, Paris, Amsterdam ou encore Athènes, le documentaire permet également de (re)découvrir des titres parmi les plus connus de l’artiste : son premier succès, Gelato Al limon, qui raconte l’histoire d’un homme sur le point d’entrer dans la vie d’une femme et qui lui donne ce qu’il aime et ce qu’elle pourrait aimer ; le tube écrit pour Adriano Celentano, Azzurro (qui a fait pleurer sa mère lorsqu’il lui a joué et dont Paolo Conte a déposé les paroles manuscrites dans le cercueil de cette dernière lorsqu’elle est décédée) ; la très cinéphilique Come Di, Diavolo Rosso… sans oublier l’incontournable Via con me (its wonderful), qui donne son titre au documentaire et qui apportera, en 1981, une renommée internationale à son auteur.

« Lénigmatique que je mets dans mes chansons est un peu pour mon propre divertissement mais aussi parce que cela me sert à faire vibrer le goût du double-sens »

« Via con me est une chanson dont les cadences musicales ne permettaient pas la littérature en citations. J’ai peut-être réussi à créer une sorte de littérature en travaillant sur la synthèse au énième degré », dit Paolo Conte de ce titre. On est censé le croire sur parole car le fait que les extraits de chansons ne soient pas traduits fait perdre – à moins de maîtriser l’italien – une connaissance fondamentale de l’œuvre de l’auteur.

Alors, on se rabat sur ce que les intervenants en disent : « Dans ses paroles, il y a toujours beaucoup de cinéma. Il utilise des odeurs, des sensations, des couleurs. Il a également cette capacité à raconter à travers de petits rebondissement » (le réalisateur Giovanni Veronesi) ; Paolo Conte est un « avocat de 40 ans à Asti mais un compositeur reconnu en dehors […] par son extraordinaire capacité à mêler l’ironique au romantique » (Pupi Avati dans le documentaire qu’il lui a consacré en 1980) ; « il n’y a pas de prétention chez Paolo Conte. Il vient avec la voix qu’il a et son incroyable musicalité, sa culture, son humeur, le cœur brisé. Tout est là, tout simplement… mais c’est très difficile d’y arriver » (l’actrice Isabella Rossellini).

« Le jazz est un genre musical notoirement difficile mais pour ceux qui lont cultivé, cest une musique délicieuse »

Enfin, le documentaire de Giorgio Verdelli casse l’image que l’on a de Paolo Conte. Une image sérieuse, voire austère, alors que Via con me, en nous le montrant riant et drôle, à faire le clown avec ses kazoos, humanise Paolo Conte. Voilà son plus grand mérite.

Reste le mystère qui plane autour de Paolo Conte, que ce film ne parvient heureusement pas à dissiper : comment cet artiste trop pop pour le petit milieu élitiste du jazz et trop jazz (parfois manouche, parfois même klezmer) pour le grand public, chantant quasi exclusivement en italien la vie au sein de la Péninsule, a-t-il pu obtenir une telle reconnaissance internationale ? Le musicien Stefano Bollani a une hypothèse : « Tout un public a peur de la musique jazz parce qu’il ne parvient pas à se raccrocher à quelque chose dès la première écoute » et Paolo Conte lui donne la main pour le guider. Pour le parolier Peppe Servillo, c’est parce que « Paolo Conte est un auteur qui parle d’une manière si profonde et intéressante de la grande province italienne qu’il en devient universel. Le contenu poétique qui s’en dégage est partagé par tous. » Enfin, l’actrice Luisa Ranieri raconte que quelqu’un lui a dit qu’écouter Paolo Conte revenait à s’asseoir à l’arrière-boutique d’un grand café napolitain d’où provient un parfum de magie, d’aphrodisiaque… avec une glace au citron, à regarder passer le tram, la pluie sur les imperméables[1]

Bertrand Durovray

Référence : Paolo Conte : via con me, documentaire de Giorgio Verdelli. 1 h 40. Sortie en salles le 10 août.

Photos : © DR

[1] extraits traduits respectivement de Gelato Al limon, Sparring-partner et  Gli impermeabili.

Bertrand Durovray

Diplômé en Journalisme et en Littérature moderne et comparée, il a occupé différents postes à responsabilités dans des médias transfrontaliers. Amoureux éperdu de culture (littérature, cinéma, musique), il entend partager ses passions et ses aversions avec les lecteurs de La Pépinière.

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