« Pièces de guerre en Suisse » : une mosaïque helvète

Comment décrire la Suisse aujourd’hui, ce pays qui se félicite de fonctionner comme du papier à musique et qui prétend que ses frontières empêchent les problèmes que connaissent le monde et l’Europe de s’immiscer jusque dans sa nation ? Pièces de guerre en Suisse, jouée à la Comédie de Genève jusqu’au 6 décembre, tire le portrait de cet improbable pays.

La Suisse est-elle vraiment un écrin privilégié ou ce mélange de langues, de cultures et de traditions présente-t-il, lui aussi, des forces et des faiblesses ? La réponse à cette question ne peut qu’être polyphonique car elle doit rassembler tant que faire se peut tous les points de vue et traduire toutes les contradictions qui traversent d’un bout à l’autre ce pays.

Des réponses, et un décor, aux multiples facettes

Cette réalité, l’impossibilité de définir exhaustivement « LA » Suisse, est traduite par la scénographie de la pièce, et son décor. Ce dernier est une sorte d’échafaudage, où les acteurs évoluent sur plusieurs niveaux. Mais il ne dévoile pas tous ses secrets : de prime abord on dirait qu’il y a sur scène un simple podium, une sorte d’estrade. C’est au fil des scènes que tous les recoins cachés, les zones d’ombres et les dédales de cet immense labyrinthe, déployé en hauteur et profondeur, se livrent. Ainsi, alors que tout se jouait au premier plan, on découvre que quelqu’un est posté dans l’ombre des hauteurs et qu’une autre se tient dans un renflement côté cours. L’éclairage finira de nous faire pleinement découvrir l’étendue de cette structure scénique.

Et il en va de même avec les sujets abordés lors de la pièce. Prenons les initiatives populaires : l’un des personnages de la pièce, un Français qui vit en Suisse depuis des années, fait l’éloge de cette avancée démocratique exceptionnelle lors de laquelle les citoyens font vraiment entendre leur voix et participent à la vie politique. C’est vrai que cela sonne idyllique sur le papier, si on se contente de regarder le niveau théorique.

Mais qu’en est-il des initiatives populaires qui entravent plus qu’elles ne libèrent, qui portent loin et récoltent les suffrages car ceux qui les financent ont les moyens de faire d’imposantes campagnes ? Celle « pour le rétablissement de la peine de mort », celle « pour le renvoi des criminels étrangers », et toutes celles contre les avancées progressistes, souvent sponsorisées par celles et ceux qui ne désirent pas voir leur privilège s’amenuir ? Telles sont les questions qui émergent, si l’on veut bien porter son regard au-delà du premier plan, et qu’on va gratter dans les renfoncements et les replis de ce tableau, apparemment extraordinaire, que sont les initiatives populaires.

Le patchwork suisse

Outre la multitude de points de vue posés sur un même thème, ce sont également différentes formes de discours qui sont sollicités pour penser la Suisse. Des définitions, des rappels de faits d’actualité, de dates clés (le tout exposé aux spectateurs par une sorte de personnage Wikipédia, incarnation physique de cette plateforme digitale), des citations d’auteurs, de penseurs ou d’essayistes ponctuent la pièce, créant alors une œuvre particulière et puissante où la fiction et l’essai, voire le pamphlet, se rejoignent.

Ainsi c’est une vraie symphonie de voix, incarnées par les sept protagonistes, qui passe en revue ce qui fait la Suisse (ou la divise) : les initiatives populaires, les politiques d’accueil des migrants (de la Seconde Guerre Mondiale ou d’aujourd’hui) et la présence d’Emiratis fortunés sur le sol helvète, le folklore traditionnel (du combat de Reine à la « religieuse » de la fondue), la nationalisation et les Suisses « de base », les questions d’écologie ou encore celles, très locales, du changement d’opérateur de téléphonie quand Orange est brutalement devenu Salt. Avec la particularité que la pièce soulève plus de questions qu’elle n’en résout. C’est une manière, sans doute, de laisser le spectateur phagocyter la multiplicité des points de vue exposés et de construire, en lui-même, ses réponses. Indéniablement, cette pièce apporte de la profondeur et de la complexité aux thématiques abordées. Une nécessité, quand la tendance actuelle est à la simplification à outrance et à la polarisation des camps.

Finalement c’est une pièce dont la construction même représente la Suisse : ensemble, tous ces sujets forment un patchwork, un tout cohérent qui, à y regarder de plus près, n’a pourtant rien de très uniforme.

Joséphine le Maire

Infos pratiques :

Pièces de guerre en Suisse d’Antoinette Rychner et Maya Bösch, à la Comédie de Genève, du 28 novembre au 6 décembre 2019.

Conception et mise en scène : Maya Bösch

Avec Barbara Baker, Olivia Csiky Trnka, Guillaume Druez, Lola Giouse, Fred Jacot-Guillarmod, Laurent Sauvage, Valerio Scamuffa

https://www.comedie.ch/fr/programme/spectacles/pieces-de-guerre-en-suisse

Photos : © Laura Spozio

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