Pièces rapportées : le jour où l’Amérique a changé

Depuis plusieurs années, le Département de langue et littérature françaises modernes de l’Université de Genève propose à ses étudiantes et étudiants un Atelier d’écriture, à suivre dans le cadre du cursus d’études. Le but ? Explorer des facettes de l’écrit en dehors des sentiers battus du monde académique : entre exercices imposés et créations libres, il s’agit de fourbir sa plume et de trouver sa propre voie, son propre style !

La Pépinière vous propose un florilège de ces textes, qui témoignent d’une vitalité créatrice hors du commun. Qu’on se le dise : les autrices et auteurs ont des choses à raconter… souvent là où on ne les attend pas !

Aujourd’hui, Adrien Faure vous propose un collage littéraire. Fait d’éléments hétéroclites (coupures de journaux, citations tronquées, phrases glanées ici et là), le collage littéraire (ici, à base d’archives) crée un texte à partir du divers, de l’inattendu. Adrien va vous emmener… au cœur d’une manif américaine.

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Le jour où l’Amérique a changé

 Recette pour une uchronie

Ouvrez un journal

Découpez un extrait à propos d’une ancienne manifestation

Placez un narrateur-personnage dans ce contexte

Consultez des archives photographiques de la manifestation

Intégrez des slogans des pancartes dans votre texte

Changez l’issue de la manifestation

Les mots du Washington Post imprimés devant moi remuaient sporadiquement, se soulevant au rythme de mes pas. Je lisais une retranscription du discours du leader du Youth International Party : « We will dye the Potomac red, burn the cherry trees, panhandle embassies, attack with water pistols, marbles, bubble gum wrappers, bazookas, girls will run naked and piss on the Pentagon walls, sorcerers swamis, witches, voodoo, warlocks, medicine men and speed freaks will hurl their magic at the faded brown walls…We will dance and sing and chant the might OM. We will fuck on the grass and beat ourselves against the doors. Everyone will scream ‘VOTE FOR ME.’ We shall raise the flag of nothingness over the Pentagon and a mighty cheer of liberation will echo through the land. » Je  me représentai les veines du visage se gonflant à mesure qu’Abbie Hoffman proférait ses paroles devant les journalistes.

Puis, je tournai dans la rue suivante et, tel un prince zelaznien, me retrouvai à Washington D.C. ce 21 octobre 1967.

*

Partout, des créatures chevelues, fleurs, bottines, couleurs bigarrées, perles, diadèmes, vestes en peau de daim, de mouton, de chèvre, encore des fleurs, jupes amérindiennes, robes orientales, mais aussi pancartes « Get the hell out of Vietnam ! », « I don’t give a damn for Uncle Sam I ain’t going to Vietnam », « Bring our GIs home now ! ». Face à eux, plusieurs rangées de casques, baïonnettes, uniformes serrés, regards durs ou hésitants, paupières tombantes ou fièrement dressées, formant les briques encerclant le cœur de la machine de guerre. Tout à coup, j’ai une illumination : la scène de la fleur tendue au soldat va intervenir quelque part au milieu des corps, à un moment incertain mais proche. Si je parviens à prendre la photo, je serais riche. Peut-être devrais-je organiser moi-même la scène et prendre la photo avec mon smartphone. J’entame des négociations avec deux manifestantes sous acide. Mais trop tard, une silhouette se détache des manifestants, un flash, et ma tentative de plagiat échoue.
Une ronde humaine se tresse autour de l’immense bâtiment. La pression monte. Les soldats anticipent une attaque, les baïonnettes se tendent, les sourcils se froncent, les artères se gonflent de sang. Les manifestants ne bougent plus. Plus aucun bruit ne vient troubler la respiration des hommes et des femmes se faisant face. Puis, un son monte des jeunes poitrines, c’est le fameux « OM », transmis pendant des millénaires par des générations de moines tibétains vivant dans des grottes et sous des rochers dans le seul but de trouver concrétisation dans les voix de ces milliers de pacifistes. À Dharamsala, le Dalaï-lama tombe en pamoison devant cet accomplissement cosmique. Le son s’amplifie, les soldats se bouchent les oreilles, les officiers hurlent des ordres. Je ferme les yeux et compte jusqu’à trois. Lentement, le Pentagone se détache du sol et se met à léviter, grimpant en direction du ciel.

Plus rien ne sera jamais plus comme avant[1].

Adrien Faure

Ce texte est tiré de la volée 2019-2020, animée par Éléonore Devevey.
Retrouvez tous les textes issus de cet atelier ICI.

Photo : ©WFlore

[1] Notes logistiques et historiques : Le discours d’Abbie Hoffman a véritablement été retranscrit partiellement dans le Washington Post en 2017, dans un article rétrospectif de Katie Mettler. Les énoncés des pancartes sont véridiques et l’on se référera aux photographies de l’événement pour en avoir la preuve. La fille à la fleur est une photographie célèbre de Marc Riboud, prise durant la manifestation. La tentative de lévitation du Pentagone a bel et bien eu lieu durant ces événements, elle n’a toutefois pas été concluante. Le Youth International Party était la frange militante (et très largement minoritaire) du mouvement hippie. Les troupes américaines se retireront du Vietnam en 1973, les communistes remportant ainsi la guerre en 1975 et gouverneront le pays de façon dictatoriale jusqu’à aujourd’hui, Enfin, Roger Zelazny a écrit le cycle des Princes d’Ambre, quasi-divinités voyageant notamment à travers le temps.

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