Politique et vie quotidienne vues par Marguerite Duras
L’Autoroute de la parole 3 faisait cette fois-ci escale au Pneu, au sein de l’espace commun du Vélodrome. Dans cet espace polyvalent au cœur d’un parking, les mots de Marguerite Duras résonnent, en prenant cette fois-ci une tournure davantage politique.
Le principe demeure le même qu’à l’Athénée : des instruments de musique (piano, contrebasse, percussions, …), trois comédien-nes (Nathalie Cuenet, Rachel Gordy et Nadim Ahmed) accompagné-es de deux musiciennes-comédiennes (Anne Briset et Viva Sanchez Reinoso) et des mots. Ceux de Marguerite Duras, tirés de La Vie Matérielle, une longue confession sur le quotidien et nombreuses autres thématiques, livrée par l’autrice à Jérôme Beaujour. Les cinq comédien-nes et musiciennes au plateau donnent vie à ces mots, ceux-là mêmes qui semblent faits pour être déclamés, comme dans ce qu’elle nomme le « théâtre lu », où la force brute du texte prend le pas sur la gestuelle. Fabrice Huggler invente, avec L’Autoroute de la parole 3, un dispositif permettant d’entendre ces mots, sans fioriture, mais appuyé par la musique et les lumières qui jouent un véritable rôle favorisant l’écoute.
Avec La Vie matérielle, donc, Marguerite Duras aborde des thématiques telles que l’amour, la solitude, le temps qui passe, l’existence… Dans cette nouvelle étape, les morceaux choisis sont plus politiques. On retrouve toutefois quelques extraits déjà entendus : il y a ce coupeur d’eau venu exercer son métier, sans tenir compte du petit enfant qui était là, chez cette dame considérée comme un peu arriérée mais qui prend conscience de la mort qui l’attend ; cette autre femme à qui un homme promet de venir lui faire l’amour à une date bien précise et qui attend inexorablement devant son appartement pour être auprès d’elle… Les mots alternent ainsi entre reflet d’un système politique toujours en vigueur aujourd’hui et moments plus légers, où l’amour reste au cœur du propos.
D’emblée, on est cette fois-ci mis à l’épreuve. La dernière fois, il était question du théâtre lu, avec une introduction sur la manière de déclamer la parole. Au Pneu, un lieu qui surprend par son côté « brut » – rappelons qu’au départ, c’est un garage – la parole l’est tout autant, plus directe. Et l’on se surprend, ou pas d’ailleurs, à prendre conscience que l’histoire se répète, que les choses n’ont pas vraiment changé. On pense à cet homme, tiraillé entre son épouse malade et sa maîtresse, qui placera finalement ses intérêts avant le reste, avec une grande dimension économique. On pense à ces deux arrestations, simplement parce que le jeune homme en question était Algérien : l’un vendait des roses (des femmes l’ont soutenu en les lui achetant, dans un symbole magnifique d’absurdité de la répression – que faisait-il de mal ?) ; l’autre est arrêté alors qu’il rentre de son travail de barman, en compagnie d’une collègue serveuse qu’on n’inquiétera, elle, absolument pas. Et tout cela, juste parce qu’ils sont kabyles. Quand on voit certains excès aujourd’hui, cela laisse songeur…
Comme à l’Athénée, la mise en scène est sobre : les costumes arborent à peine plus de nuances – Nathalie Cuenet porte une cape beige ; Rachel Gordy est en gris, avec ses talons blancs ; les trois autres restent en noir. Tous-tes trois ont toujours leur classeur à la main, duquel il et elles tirent le texte. La musique, dont les instruments sont disposés de manière plus frontale cette fois, vient encore une fois faire résonner les mots. Parfois seule, elle permet de les digérer, de mieux les appréhender, de réfléchir à ce qu’on vient d’entendre. À d’autres moments, elle accompagne véritablement le texte, comme dans cette longue énumération de populations que certains milieux ne voudraient plus voir en France. Elle donne ainsi toute la force nécessaire aux mots qui résonnent.
Et puis, on le sait, Marguerite Duras a eu un rapport personnel avec certaines dérives politiques, comme le nazisme. En témoigne son poignant texte La Douleur, où elle raconte l’arrestation de son mari, Robert Anthelme, et la déportation de celui-ci. C’est sur cette thématique que se clôt le spectacle, dans un texte à la fois dur et plein d’espoir, qui nous enjoint à ne pas retomber dans de tels extrêmes. Un texte qui résonne particulièrement fort aujourd’hui, dans un contexte généralisé de montée des extrêmes-droites. Un texte qui fait peur aussi. Un texte nécessaire et encore, tristement, profondément d’actualité. Les mots de Marguerite Dura ne pouvaient être plus justes.
Fabien Imhof
Infos pratiques :
L’Autoroute de la parole 3 (3ème étape), d’après des extraits de Marguerite Duras, par la Compagnie F. Huggler, les 5 et 6 juin 2026 au Pneu – Espace commun du Vélodrome.
Conception et mise en scène : Fabrice Huggler
Avec Nadim Ahmed, Anne Briset, Nathalie Cuenet, Rachel Gordy et Viva Sanchez Reinoso
Les photos ont été prises lors de la première étape, à Marsillon.
