Polyphonie romanesque : une question de voix

Romancières et romanciers mettent souvent au cœur de leurs intrigues la question des voix. Plongée dans trois ouvrages contemporains, à une forme chorale : La nuit tombe (Antoine Choplin), Fuir le bonheur (Francine Burlaud) et Canoës (Maylis de Kerangal).

Forme première de narration, l’oralité a longtemps porté les histoires. Avant l’invention des langages écrits, la voix seule incarnait les récits qu’on se racontait au coin du feu, les nouvelles colportées le long des routes, les hauts faits ou les petits malheurs. Aèdes, bardes, troubadours et trouvères transmettaient, par la voix, la magie des péripéties narrée à leur auditoire… Il y a de cela dans les trois romans que je viens d’achever – cette attention portée à la voix, qu’elle soit unique, employée dans une narration à la première personne du singulier ; ou polyphonique, entrecroisement de voix multiples et changeantes, qui se mêlent pour former un chœur… donner cœur au récit. Car rien, si ce n’est la voix, ne paraît rapprocher au premier abord les romans d’Antoine Choplin, Francine Burlaud et Maylis de Kerangal.

La voix – et une certaine attention portée aux infimes anicroches du quotidien.

La nuit tombée : sur la route de Pripiat

« Alors tu retournes là-bas, finit par dire Iakov.
Oui
Chez toi, à Pripiat.
C’est ça.
Je te comprends, dit Iakov après un instant. Je crois qu’à ta place j’aurais envie moi aussi de revenir chez moi. Retrouver mon coin, ma rue, ma maison, même détruite ou pillée. Juste aller-là-bas, voir un peu et me souvenir comment c’était avant. Hein, Gouri. » (p. 45)

Gouri, monté sur sa moto, roule dans la campagne d’Ukraine. Écrivain à Kiev, il revient à Pripiat, le village qu’il a été forcé de quitter, il n’y a pas si longtemps. Sur la route, il s’arrête chez des amis, Vera et Iakov. La nuit tombe, la vodka coule, les âmes esseulées se rassemblent – autour d’un repas, de souvenirs enfuis. C’est qu’à Pripiat, on n’a pas le droit d’y retourner. Pas depuis que l’endroit fait partie de « la zone » ; pas depuis que tout est devenu morne et noir, le 26 avril 1986. Combien de temps a passé depuis la catastrophe ? Quelques mois, quelques années – si peu. Tchenobyl ne fume plus, mais les ravages demeurent : dans les villages abandonnés, la nature irradiée, la peau de Iakov et le corps de Ksenia, la jeune fille de Gouri. C’est pour elle, justement, que Gouri a décidé de revenir. Car à Pripiat, il a laissé quelque chose qu’il veut absolument retrouver : une porte.

Gravée de poèmes, gravée de souvenirs.

Une porte comme rempart au mal invisible qui ronge, voilà ce que propose très sobrement Antoine Choplin. Son récit ne raconte rien de plus que l’essentiel : un père à la recherche d’un passé qui ne reviendra plus, un voyage de nuit dans une campagne dont la sérénité a l’odeur de la mort, des taches de lumière et de chaleur laissées par l’amitié… ou le césium. À la manière de Svetlana Alexievitch, qu’il évoque en exergue, Choplin tisse entre elles les voix des survivantes et survivants – demeurant ou en exil. En supprimant les marques de dialogue (comme la ponctuation), en mettant les voix rapportées au même niveau que la narration à la troisième personne, il donne à son récit un ADN polyphonique : qui parle ? Gouri ? Vera ? Iakov, Piotr, Kouzma ? L’une ou l’autre ; tous et toutes à la fois. Sans que l’on ne perde jamais le fil des discussions, Choplin suggère que ces voix, bien après la disparition irrémédiable que leur promet les radiations, continueront à vibrer au sein même du récit. Une histoire prenante, bouleversante, en ce qu’elle ne raconte rien que le strict nécessaire. Tout ce qui reste après la catastrophe.

« La tête de Piotr tombe sur le devant, comme s’il était en prière et on devine ses paupières mi-closes. Vera s’approche de lui, pose ses deux mains sur ses épaules. Au bout d’un moment, elle commence à chanter. La chanson raconte les plaines d’Ukraine, les cieux de la couleur du métal, les chevaux de trait, forts et courageux qui un jour ou l’autre finisse par se coucher pour mourir. Vera chante le menton haut et avec au visage, une joie tranquille. Ses mains restent posées sur les épaules de Piotr. » (p. 71)

Fuir le bonheur : un mariage, des récits

« Il y a une fleur qui s’appelle la Suzanne aux yeux noirs. Suzanne, notre grand-mère, avait les yeux verts. On l’appelait comme ça, La-Suzanne-aux-yeux-verts. Un jour, sur le pont Régemortes, à Moulins, elle a été contrôlée à une guérite allemande par un grand type blond, genre plastique de propagande. Parce que dans les débuts de la guerre, ils étaient encore grands et blonds, et forts. Ma grand-mère, La-Suzanne-aux-yeux-verts, disait que, après, ils avaient envoyé les moches, les gamins, les vieux. Le cheptel de grands-blonds-forts avait été décimé à Stalingrad, ou envoyé ailleurs. » (p. 19)

Élise, la narratrice de cette histoire, roule dans un coin paumé de la France. Elle doit retrouver, dans un village aussi bucolique que perdu, sa petite sœur Myriana. Cette dernière doit se marier avec Victor, véritable prince charmant qui, enfer et damnation, se trouve également être l’ex d’Élise (ce que Myriana ignore). Voici donc Élise en route, témoin du mariage d’une sœur avec laquelle elle ne partage que peu d’atomes crochus – caractères dissemblables, rêves dissemblables, philosophies dissemblables. Pourtant, elle y va et, sur le chemin, décrit avec une honnêteté crue son désappointement – la perspective de devoir faire bonne figure, le panier de crabes des amitiés / inimités / liens familiaux dans lequel elle s’apprête à plonger, l’exigence perfectionniste de Myriana…

Ce récit, à première vue, pourrait être celui peu palpitant d’un roman à l’eau de rose, type Guillaume Musso – et je m’y suis laissée prendre ! C’est là que la plume de Francine Burlaud entraîne et séduit : nous plantant d’abord une tragi-comédie romantico-contemporaine, elle nous déroute en faufilant dans sa tapisserie des notes poétiques, aussi discordantes que surprenantes. Si Élise est bien la narratrice centrale de l’histoire de base (celle du mariage de Myriana), elle croise sur son chemin une foule de personnages dont elle va nous dresser le portrait et / ou l’historique – sur la base de faits qu’elle connaît, qu’on lui a relaté, ou qu’elle invente de toutes pièces sur le mode du conditionnel. Personne n’est épargné : son père, sa grand-mère, un auto-stoppeur croisé en route, un ancien amour de jeunesse, la marraine de sa sœur, Antoine (meilleur ami de la future mariée)… Anecdotes cruelles, crues, croustillantes : tout concourt à mêler les voix et les voies qu’adoptent ces histoires multiples, pour construire subtilement le panorama des relations au sein desquels évolue Élise. De quoi revoir ses idées reçues sur les fêtes de mariage…

« J’ai su après pourquoi Antoine avait planté Myriana le jour de son mariage. Ça avait à voir avec son enfance, les seins d’une fille, le passé qui laisse toujours des traces, même quand on pense qu’il n’existe plus. Le passé qui s’accroche, parfois juste. Sur un mot. Comme un lambeau, un bout de mue, une petite croûte qu’on n’aurait jamais fini d’arracher. » (p. 125)

Canoës : matérialité des voix

« Il est deux heures du matin, nous sommes allongés sur le dos, perdus sur un matelas grand comme un continent, et Sam, les yeux ouverts dans l’obscurité, la pupille liquide, me demande ce qui me dépayse, ici. Ta voix, ai-je répondu après un temps de silence. Il ne bronche pas. Ma voix ? Oui. Ma manière de parler tu veux dire ? Pas seulement, le timbre, la tessiture, tout. » (p. 49)

Mettre la voix, dans sa matérialité, au cœur d’histoires contemporaines, c’est le pari que fait Maylis de Kerangal dans Canoës. Huit nouvelles tentent de décrire la voix humaine, ses inflexions transposées en ondes sonores, son poids symbolique, sa charge affective, son caractère changeant… Pourquoi la voix ? Parce qu’en mars 2020, explique l’autrice dans une brève présentation, en postface, les voix ont disparus. Brutalement. Masquées pour échapper au virus, elles ont été modifiées, filtrées, parasitées. Comment, dès lors, penser ce brusque revirement ? En faisant de ces réflexions des moteurs de création.

Il n’est pas aisé de résumer Canoës, car chaque nouvelle est unique, dans son originalité, sa simplicité, son authenticité. Un point commun, néanmoins, au niveau formel : la narration à la première personne. Que les personnages de Maylis de Kerangal soient des femmes (en majorité) ou des hommes, qu’ils soient jeunes ou vieux, proches de l’autrice ou plus éloignés, ils se racontent en « je » – avec, toujours, le souci de définir ce qu’est, pour elles et eux, la voix. Ce qu’elle représente. Ce qu’elle sous-entend. Ce qu’elle permet.

Une femme chez le dentiste, qui se questionne sur l’origine du langage (« Bivouac »). Une autre confrontée à une amie souhaitant changer sa voix pour s’adapter davantage au monde professionnel (« Ruisseau et limaille de fer »). Une femme déracinée suite à un coup du sort familial, qui tente de reconstruire sa vie dans un pays étranger (« Mustang », la plus longue, la plus prenante). Une autre prise confrontée à un étrange enregistrement (« Nevermore », la plus intrigante). Un homme s’accrochant à la voix de sa femme décédée (« Un oiseau léger »), ma favorite). Une adolescente dans le tumulte festif de l’après-bac (« After »). Une femme confrontée au passé, sur le lac Ontario (« Ontario »). Une autre, cherchant à recueillir un témoignage de communication extraterrestre (« Ariane espace », nouvelle originale, en conclusion !). Des voix, que Maylis de Kerangal endosse, en véritable caméléon.

« L’irruption de la voix des morts dans le monde des vivants défait le temps, implose les frontières, l’ordre naturel se détraque, et la voix enregistrée de ma femme tenait toute sa place dans cette confusion. » (« Un oiseau léger », p. 121)

Magali Bossi

Références :

Antoine Choplin, La nuit tombée, Paris, La fosse aux ours (coll. Points), 2012, 124p.

Francine Burlaud, Fuir le bonheur, Genève, Slatkine & Cie, 2020, 205p.

Maylis de Kerangal, Canoës, Paris, Gallimard / Éditions Verticales, 2021, 168p.

Photo : © Magali Bossi

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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