Purcell, les voix de la nuit
La nuit tombe sur Genève. Une autre nuit infuse. Plus ancienne, plus épaisse. Celle du roi Saül traqué par le silence de Dieu et de sa propre faute. In Guilty Night, création de l’Opéra Populaire de Genève, est une traversée comme à la veillée de l’œuvre de Purcell et de notre monde à bout de souffle.
Au Pavillon Sicli, ancienne usine d’extincteurs aux parois de verre recouvertes d’un film doré façon pellicule de survie, des survivants d’une apocalypse innommable se sont réfugiés. Pour se rappeler qu’ils sont encore vivants, ils font ce que les humains font dans l’obscurité depuis la nuit des temps : ils se racontent une histoire.
Celle de Saül et de la sorcière d’Endor, mise en musique par Henry Purcell il y a plus de trois siècles. In Guilty Night, première création de la saison de l’Opéra Populaire de Genève, ne reconstitue pas un oratorio baroque. Elle le plonge dans un monde en ruine, le confronte à l’électronique de la compositrice électro Uèle Lamore et le confie à des voix venues d’horizons différents. Le pari est audacieux. Il est souvent tenu.

Roi, nuit, transgression
L’épisode biblique, tiré du Premier livre de Samuel, est d’une concentration dramatique rare. Saül, premier roi d’Israël, a banni du royaume tous les médiums et devins. Mais à la veille d’une bataille perdue d’avance contre les Philistins, Dieu se tait. Aucun songe, nul prophète, pas de réponse. Alors, le roi se déguise et, dans la nuit, se rend à Endor pour consulter une femme qu’il a lui-même chassée. Il lui demande de faire monter le spectre du prophète Samuel.
L’apparition ne lui apporte aucun secours. Bien au contraire, elle lui annonce sa défaite et sa mort prochaine, ainsi que celle de ses fils. Purcell, dans In Guilty Night. Saul and the Witch of Endor (1693) transforme ce récit en un dialogue sacré d’une intensité théâtrale rare.
Chez Purcell, la parole biblique devient incandescence : les syllabes s’allongent, les harmonies se tendent, le récitatif épouse si étroitement la prosodie anglaise qu’on l’entend presque comme un cri. Le vertige tient dans ce paradoxe : Saül cherche une parole parce que Dieu se tait, mais la parole obtenue le condamne.

Constellation des chants
Cette histoire de pouvoir abandonné, de transgression et de prophétie funeste résonne étrangement avec l’Angleterre troublée du XVIIe siècle dans laquelle Purcell a vécu. La peur du pouvoir, la fragilité du souverain, la faute, la prophétie et la mort sont des obsessions qui traversent le siècle.
Dans In Guilty Night, la mise en espace de Luc Birraux ne fait pas de Purcell un chroniqueur de son temps, mais elle permet d’entendre sa musique comme l’écho d’un monde où l’autorité divine et monarchique vacille. Les survivants du Pavillon Sicli, qui ont vu le leur s’effondrer, trouvent dans cette histoire ancienne le miroir de leur propre désarroi.
Autour du micro-oratorio de dix minutes, l’artiste a disposé d’autres pages de Purcell comme autant de stations nocturnes. Le livret du spectacle les ordonne en une progression qui n’est pas celle du compositeur, mais qui dessine un parcours sensible. An Evening Hymn, avec son ground (motif mélodique ou harmonique répété en boucle) de cinq mesures, ouvre l’espace de la prière et de l’abandon confiant. Let the Dreadful Engines, extrait de Don Quichotte, projette au dehors la tempête intérieure d’un esprit dévasté.
O Solitude, sur vingt-huit reprises d’une basse obstinée, fait de la retraite un espace mental où la mort rôde. Seek Not to Know, tiré de The Indian Queen, énonce l’interdit de connaître son destin. Et See, Even Night Herself Is Here, extrait de The Fairy Queen, personnifie la nuit comme un cortège pacifique qui incline au sommeil.
Ce montage produit des échos saisissants. Le triomphe de O Solitude (interprété comme une acceptation méditative, non une plainte) contraste avec la violence de Let the Dreadful Engines. L’avertissement de Seek Not to Know est immédiatement démenti par Saül, qui accomplit précisément l’acte interdit. La constellation n’est pas un programme, mais une dramaturgie de l’intensité.

À l’écoute
L’interprétation musicale est confiée à l’ensemble Les Argonautes, sous la direction de Jonas Descotte, avec violoncelle, viole de gambe, théorbe et clavecin. Leur jeu, sobre et précis, laisse respirer les lignes vocales. La diction anglaise des solistes est remarquable d’intelligibilité, ce qui est essentiel en l’absence de surtitres.
Coulé dans un costume de banquier, William Socolof (baryton-basse) campe un Samuel d’une autorité glacée, tandis que Joël Terrin (ténor), buste nu, couronne sanguinolente de martyr, incarne un Saül tourmenté, vacillant, hébété, dont la voix se brise sur les dissonances. L’une des trop rares sopranos noires, Mariamielle Lamagat, donne à la Sorcière d’Endor une présence méditative et réflexive. Fuyant toute théâtralité dans le jeu, elle culmine dans un O Solitude d’une intériorité plus apaisée que tourmentée.
La musique électronique live très cinéma de la compositrice franco-américaine et l’une des quatorze cheffes d’orchestre françaises en 2020, Uèle Lamore, dialogue avec les instruments anciens. Elle crée des nappes sonores immersives qui lâchent épisodiquement un brin trop leurs chevaux. Mais elles évoquent avec bonheur le bourdonnement d’un monde en fin de vie, puis s’effacent pour laisser place à la nudité de la voix. Ce n’est pas toujours une fusion harmonieuse, mais c’est une friction productive.

Communauté en voix
Le spectacle intègre un chœur parlé composé de sept personnes en situation de handicap accompagnées par les Établissements publics pour l’intégration (EPI). Elles ne sont pas des figurants. Leur présence sur scène, leurs gestes, leurs murmures, leurs listes de médiums, d’intercesseurs ou de liseuses d’étoiles, font d’elles le chœur antique qui nomme, porte et traverse l’histoire.
Le résultat est parfois fragile, mais toujours vrai. On voit des corps qui écoutent avec une intensité rare, des visages qui ne jouent pas la représentation. Cette vérité brute est le cœur du projet. Elle donne à l’opéra une dimension presque rituelle, où la communauté se reconstruit par le récit partagé.

Dramaturgie de l’obscurité
La mise en espace est radicale. Le Pavillon Sicli est transformé en un vaisseau, une arche de Noé. Des troncs calcinés, des bougies, des couvertures de survie étendue comme un cocon sur les parois extérieurs témoigne des feux qui ravagent notre monde en sursis. Michaël Comte et Kelly Chevaucherie passent un récitatif d’une sobriété exemplaire, guidant le public dans cette nuit qui s’épaissit jusqu’à l’obscurité quasi totale. Ce parti pris expérientiel est le plus audacieux du spectacle : on ne regarde pas la nuit, on y est plongé.
La couronne qui saigne sur la tête de Saül, image empruntée à Seek Not to Know, devient le symbole d’un pouvoir qui altère et pervertit. La scénographie de Julien Brun, avec ses jeux de lumières qui s’éteignent progressivement, sert cette immersion. On peut discuter de la lisibilité de certains gestes ou de la longueur de certains passages, mais la cohérence d’ensemble est réelle.

Absence de surtitres
Le choix de ne pas projeter de surtitres a suscité des interrogations au sein du public dans cette production fruit d’environ deux semaines de répétions seulement. Le livret, distribué en bilingue, permet de suivre le texte, mais pas en temps réel. Pour un public francophone, cette absence crée une tension. On perd certaines nuances du texte anglais, mais on gagne possiblement une écoute plus directe de la musique et de la voix.
La diction des chanteurs et de la chanteuse est si claire qu’elle pallie en partie cette perte. L’expérience de la nuit partagée, où les visages disparaissent autour de soi, est peut-être plus importante que la compréhension littérale de chaque mot.

Déplacer Purcell
In Guilty Night déplace Purcell, le confronte à notre temps, le fait résonner dans un monde en ruine. En témoigne l’évocation d’un dictateur guinéen derrière une paroi de givre. Faisant écho au texte biblique de l’Ancien Testament, cette scène est née grâce au récit d’Amadou, l’un des membres du chœur. La mise en espace et la dramaturgie de Luc Birraux, parfois exigeantes, toujours respectueuses de la musique, parviennent à préserver la nudité, l’étrangeté et la puissance dramatique de l’œuvre du compositeur anglais.
Elle nous rappelle que la nuit, chez Purcell, est le lieu de la prière, de la folie, de la solitude, de la transgression et, finalement, du sommeil réparateur. Dans le vaisseau du Pavillon Sicli, en écoutant Close Thine Eyes chanté dans l’obscurité, l’on comprend que cette traversée de la nuit est aussi une traversée de nous-mêmes. » Then close thine eyes in peace and rest secure, / No sleep so sweet as thine, no rest so sure. « [1] Le spectacle se termine comme il a commencé : par une question. Que reste-t-il quand le silence de Dieu s’installe ? La réponse, fragile et obstinée, est dans ces voix qui, ensemble, continuent de raconter le naufrage collectif d’une humanité.
Informations pratiques :
In Guilty Night. Opéra installatif. Pavillon Sicli, Genève, du 21 au 23 août. Parlé en français, chanté en anglais. Sans entracte.
Photos : ©Lorraine Hauenstein
Livret, dramaturgie, mise en scène Luc Birraux
Composition, création électronique Uèle Lamore
Direction musicale Jonas Descotte
Création lumière et installation Julien Brun
Son Jean Keraudren
Costumes Benjamin Broillet
Solistes
La Sorcière d’Endor Mariamielle Lamagat, soprano
Saül Joël Terrin, ténor
Samuel William Socolof, baryton · basse
Les Argonautes
Violoncelle Emma Vignier
Viole de gambe Andrés Garcia Fraile
Théorbe Dana Howe
Clavecin Baptiste Zeronian
Jeu Amadou · Eva-Elisabeth · Jean-Sébastien · Karim · Kelly · Michaël · Samuel · Xavier · Youcef
avec Kelly Chevaucherie et Michaël Comte
Les interprètes du chœur parlé sont accompagné-es par les EPI, Établissements publics pour l’intégration.
[1] « Alors ferme les yeux en paix et dors en sécurité, / Nul sommeil aussi doux que le tien, nul repos aussi sûr. » In : Livret de « In Guilty Night ».
