Wajdi Mouawad : Violence et cruauté du verbe consoler (7/9)
Propos tirés de la leçon au Collège de France du 25 mars 2025
Événement à la Comédie de Genève samedi 2 mai 2026 : le génial Wajdi Mouawad est venu offrir un condensé de ses neuf conférences données au Collège de France en 2025. Plus de sept heures suspendues à l’holisme d’une pensée en action qu’on ne se lasse pas d’écouter. Ci-dessous, un résumé non-exhaustif de sa septième leçon titrée « Violence et cruauté du verbe consoler ».
…C’est le fracas de deux entités qui se rencontrent qui donne naissance à l’énergie du récit… Et pourtant, l’homme massacre bien souvent ce qu’il rencontre. Trois cents millions d’êtres sensibles tués chaque heure par l’homme. Plus de deux mille milliards par an. Insaisissable mais ahurissant. Car nous le savons. Comme pour le climat. Et cela ne change rien. Puisque savoir ne nous ébranle pas. Savoir n’est pas éprouver. Or, il nous faut éprouver pour basculer. Lorsqu’il s’agit du massacre de l’autre et que cet autre est un non-humain ou, pire, un humain qu’on considère comme un non-humain, savoir ne nous éprouve pas assez pour éveiller le partage des douleurs. Ce qu’on nomme l’empathie.
Pour entrer dans la tragédie de l’autre, il faut d’abord dépasser la sienne. On peut alors faire de la souffrance un récit qui deviendra mémoire. Et ramener la douleur dans l’humanité de la parole. Devenir dépositaire du drame de celui qui l’a vécu. Parler au nom de. Transmettre pour empêcher la négation et l’oubli de l’indicible malheur. C’est le travail de l’artiste. Il s’agit alors d’écrire, de peindre, de filmer, de raconter, de rapporter, de documenter l’événement destructeur. Mener l’enquête et reconstruire l’histoire que d’autres voulaient réduire en cendres. La parole peut être sauvée, tirée du néant, trouver sa consolation même si, au moment où elle s’écrit, elle se croit perdue.
Mais aucune consolation n’est envisageable si l’on considère que chacun est propriétaire de sa douleur. Or, par l’inflation médiatique, faisant de nous des sachants, les informations sont devenues les cercueils de nos empathies. Rien ne semble plus nous toucher. Trop d’infos tue l’info et nous engraisse d’indifférence. Infobésité. Alors il faut un scalpel, une lame qui saura scarifier, inciser, fendre l’épaisse couche de merde qui nous obstrue le regard. Il nous faut apprendre à (re)voir. Car la connaissance du malheur de l’autre, de ce qui n’est pas nous, si elle ne s’accompagne pas, d’une manière ou d’une autre, d’une vision, se cogne contre l’obésité opaque qui recouvre notre capacité à prendre pour nous la douleur d’autrui. Le visuel est capital pour éprouver. Voir les effroyables conditions de vie des animaux d’élevage. Voir les charniers des champs de bataille. Tank Man sur la place Tian’anmen. Or, plus que le droit à l’information, c’est bel et bien le droit à la vision que la brutalité des nouveaux pouvoirs dictatoriaux du XXIe siècle ambitionne d’énucléer. Revenir à la pensée unique du Cyclope. À l’opposé des mille yeux du paon démocratique.
La bonne nouvelle, c’est que s’évertuer à tenir la barre de l’autoritarisme équivaut à écoper à la cuillère le Titanic après l’iceberg. Ces pensées identitaires ont commencé leur naufrage et c’est précisément ce qui les rend si virulentes et si violentes. Elles auront beau faire, la démographie et le temps jouent contre elles. L’amour s’infiltre dans la moindre fissure. Pour trouver une fuite, il faut parfois défaire toute la toiture. Rien de plus hargneux que l’amour. À force de s’aimer, de coucher ensemble et de donner naissance à des enfants de plus en plus métissés, l’inéluctable est un, l’inéluctable est joyeux. Il n’est pas pour demain, mais il est inéluctable.
L’humanité ne peut pas vivre sans vision. Elle ne peut pas vivre uniquement par le savoir. Elle a besoin d’éprouver. Éprouver la douleur de l’autre. C’est une question de survie. L’empathie est une condition de survie de la race humaine. L’humain doit éprouver le mystère de ses contradictions. Par exemple, celle qui affirme que pour survivre, il faut détruire. Pas vous, pensez-vous ? Pourtant, pour manger, il faut tuer. Il fut un temps où la mise à mort de l’animal était un rituel respectueux. Le sang coulait en public. La bête mourait devant nos yeux pas encore aveuglés de graisse. L’œil voyait la bête rendre l’âme. Il la voyait être mise en morceaux. Sa propre animalité lui sautait alors aux yeux. Et voir un autre être vivant souffrir change tout. Aujourd’hui, tout cela se fait dans l’ombre de nos civilisations. Qui sont les barbares ? Nos ancêtres ou nous ?
Prenons l’exemple des exécutions capitales. Avant on fusillait, on pendait, on électrocutait. Mais les tensions créées par les souffrances effroyables des condamnés provoquaient souvent une sensation pénible d’empathie pour eux. Or, ressentir de l’empathie pour celui qu’on hait pose un petit problème. Alors qu’a-t-on fait ? On a supprimé la souffrance visible de la torture en remplaçant la barbarie par l’injection, par exemple. Dès lors, le condamné apparaît comme indifférent à sa mort comme il dut l’être au moment de son meurtre, avouant à travers cette insensibilité sa monstruosité, pour laquelle il reçoit un juste châtiment. Il n’en va pas autrement du projet politique des autocraties en place qui, en supprimant l’image de la souffrance, espèrent faire plus vite oublier au peuple manipulé les horreurs gouvernementales.
Face au constat de l’immoralité humaine, comment espérer la consolation ? Le meurtrier peut-il être consolé ? Comment consoler celui qui souffre lorsque nous sommes ceux qui faisons souffrir ? Bien avant de parler de consolation, il faudrait d’abord en arriver à la simple cessation de toute violence sur l’autre. Il nous faut parvenir à pénétrer dans le pli de la douleur que nous exerçons sur l’autre. Prendre le scalpel et fendre l’obésité de notre regard. Et (ré ?) apprendre à donner. Donner soin et prendre soin. Le soin comme le partage de l’ébranlement. Que tout ce qui s’écrit soit le témoignage de ce qui est ébranlé en nous. Construire ainsi une solidarité des ébranlés, chère au philosophe tchèque Jan Patočka.
Donner et pardonner, comme ce magnifique passage des Misérables de Victor Hugo quand l’évêque, M. Myriel, accepte d’héberger Jean Valjean. Au cours de la nuit, celui-ci lui vole des couverts en argent et s’enfuit, mais son larcin est vite découvert par les gendarmes qui le ramènent auprès de l’homme d’église. Et alors celui-ci dit cette chose incroyable :
« – Ah ! vous voilà ! s’écria l’évêque en regardant Jean Valjean. Je suis aise de vous voir. Eh bien mais ! je vous avais donné les chandeliers aussi, qui sont en argent comme le reste et dont vous pourrez bien avoir deux cents francs. Pourquoi ne les avez-vous pas emportés avec vos couverts ? […] N’oubliez pas, n’oubliez jamais que vous m’avez promis d’employer cet argent à devenir honnête homme […] C’est votre âme que je vous achète ; je la retire aux pensées noires et à l’esprit de perdition, et je la donne à Dieu. »
Donner et pardonner. Ce que l’humain fait à la Terre. Dans la cosmologie mazdéenne ou zoroastrienne, la Terre n’est pas quelque chose mais quelqu’un. Plus précisément, la Terre est une manifestation de l’ange de l’amour. Et tout ce qui vit, tout ce qui existe incarne cet amour : les animaux, les végétaux, la lumière, les fleuves, les océans, l’air, le minéral, le végétal, le visible comme l’invisible. L’humain fait partie d’un grand tout, image reprise ensuite par différentes philosophies, des animistes à Philippe Descola qui n’a de cesse de faire le procès de Descartes. La pensée cartésienne, dans la mouvance judéo-chrétienne, a en effet désinhibé l’humain dans son brutal rapport au monde : la Terre lui appartient, il en fait usage : les champs pétrolifères, la destruction des forêts, la surpêche et la disparition des milliers d’espèces animales et végétales… Tout cela serait offert par Dieu à l’humain, sa créature préférée. Comment dès lors s’étonner du Déluge ? Jusqu’au mot « consolation » qui se retrouve dans le Livre des Consolations de l’Ancien Testament… un terme qui ne serait que pour l’humain, démontrant son lien privilégié avec Dieu, duquel serait exclu tout le reste du vivant.
Il nous faut réinventer un alphabet qui saura écrire l’indicible, fendre notre regard englué dans son gras au scalpel d’une nouvelle sensibilité. Ne plus vouloir tout contrôler, accepter le doute fondamental et nous redonner la vue pour être à nouveau ébranlés, à nouveau solidaires de la fraternité des douleurs. L’art peut servir ce nouvel alphabet car il sera toujours une promesse contre la destruction. À condition que l’artiste comprenne que c’est assis avec les autres, depuis le milieu du charnier, qu’il doit œuvrer, de là que tout doit procéder. Il doit donc se reconnaître comme faisant partie des meurtriers. Et accepter qu’en aucun cas son art ne puisse servir à condamner s’il n’inclut pas sa propre condamnation.
Si pour vivre il faut détruire, l’abeille se présente comme une merveilleuse exception. Elle n’abîme rien et se nourrit de la fleur qu’elle féconde. L’abeille est liée à la fleur comme la fleur à l’abeille. Chacune est un pont vers l’autre. Tous les poètes le savent. Ils s’émerveillent depuis toujours devant le mystère de la fleur dont l’abeille est la gardienne. Félicité divine. Mais comment accueillir un dieu alors que nous pataugeons dans le cloaque de nos charniers ? Peut-être en laissant l’abeille à l’ange et en s’imaginant plutôt scarabée bousier. Vous savez, celui qui se nourrit exclusivement des excréments des autres animaux. Il ramasse leur merde, en fait une boule et commence son travail de Sisyphe, qui consiste à chercher un lieu propice pour se nourrir. Il pousse la boule qui peut faire une fois et demie sa taille jusqu’à trouver un trou dans lequel il s’enferme avec elle. Le ventre collé à elle, le dos contre la muraille de terre, le scarabée s’absorbe alors dans son travail de dévoration. Rien ne l’arrête. Les ordures doivent disparaître au plus vite. La salubrité générale l’exige. Et c’est donc grâce à l’excrément que ce fabuleux insecte se construit de splendides carapaces, cuirasses de couleurs et de reflets. Un joyau qui naît de la merde.
Le scarabée fait ainsi le pont entre l’animal et l’artiste. L’artiste dont le regard peut réparer les monstruosités du monde, par fragments, œuvre après œuvre. Réparateur, donc consolateur. Cela ne fonctionne pas toujours mais, entre les mains du réparateur, chaque tentative pour transformer le regard sur le monde donnera au moins un geste poétique. Faire de la poésie avec les cassures, les brisures, les fissures. La sensibilité des artistes s’exprime au chagrin des handicaps. Voici pourquoi il ne serait jamais venu à l’esprit des Grecs de l’époque classique de construire un hôpital sans bâtir un théâtre qui lui soit adjacent. L’artiste est un chaman, un guérisseur qui permet la catharsis. L’artiste prend la merde du monde et essaie d’en faire un poème. Il doit éprouver la douleur du malade pour parvenir ensuite à donner du soin et faire de la scène un espace thérapeutique. En cela, une salle de répétition peut ressembler à la cavité dans laquelle s’enferme le scarabée pour digérer sa merde. Il faudra bien des étapes pour que le joyau qui en sortira ait des vertus curatives auprès d’un public, que le scalpel fasse son œuvre.
Et ce n’est jamais gagné. Sur une ligne de crête entre doutes et douleurs, le salut se trouve dans les miettes de notre humanité. Car, ne l’oublions pas, l’humain a toujours la capacité de déborder de lui-même. Il y a toujours, ici et là, des étincelles, même au fond des puits les plus obscurs. Notre humanité passe par la simplicité des gestes posés par des êtres qui nous gardent hors de portée de la barbarie. Comme ce prisonnier d’un camp nazi offrant une pomme de terre à un autre déporté. L’espoir est toujours là, même invisible, même indicible, imperceptible. Il est là, dans le souffle de l’histoire. Alors se souvenir de ce que l’on doit aux victimes, à celles et ceux qui se sont battus pour remplacer les mitraillettes par des scalpels. Et n’oublier personne. Ne haïr personne. Ne condamner définitivement personne. Écrire les mots de la douleur, ceux de la bête mise à mort, de l’arbre abattu. Bien sûr, l’apaisement n’est pas pour aujourd’hui. Bien des violences nous attendent, bien des sacrifices, bien des massacres. Mais l’horizon est devant nous, il brille comme un cap espéré, une promesse d’amour, éclairé par la puissance du verbe consoler.
Propos entendus et mis en lien par
Stéphane Michaud
Infos pratiques :
Violence et cruauté du verbe consoler, conférence tirée du livre Jusqu’au bord du ravin, les verbes de l’écriture aux éditions du Seuil (2025)
Ce livre est né d’une série de conférences de Wajdi Mouawad au Collège de France au printemps 2025. Un condensé de ces conférences a été interprété par l’auteur à la Comédie de Genève le samedi 2 mai 2026 de 10 h à 21h.
https://www.comedie.ch/fr/les-verbes-de-l-ecriture
Photos : © Anne-Christine Poujoulat
