Les réverbères : arts vivants

La Bâtie à l’épreuve du vivant

Pour sa cinquantième édition, La Bâtie – Festival de Genève a assemblé une programmation où le corps est mis à l’épreuve, l’identité démultipliée, la mémoire travaillée par le doute et l’humour. Coups de projecteur sur six spectacles. Et autant de façons de questionner ce qui fait tenir – ou vaciller – une présence sur scène.

Avec How Romantic, créé pour la compagnie norvégienne Carte Blanche, Katerina Andreou pousse quatorze interprètes dans une course sans ligne d’arrivée. Le point de départ est explicite : les marathons de danse de la Grande Dépression américaine, ces concours d’endurance où des couples restaient sur le plateau des heures, des jours, des semaines. La chorégraphe grecque la plus programmée sur le continent fait un commentaire ironique sur notre propension à transformer les difficultés de la vie en spectacle.

Endurance et étreinte

Au plateau, il n’y a ni vainqueur-es ni vaincu-es, seulement des corps qui s’agrippent, se défont, se relancent, en couples, seuls ou en groupe. La chorégraphie joue sur une alternance entre abandon et discipline, pulsion et contrôle, laissant émerger un paysage fiévreux suspendu entre ordre et chaos.

Ce qui frappe dans la démarche d’Andreou ? La manière dont elle fait de l’épuisement une matière dramaturgique. L’effort devient visible, et pourtant la danse continue, portée par une énergie collective qui mêle extase, ironie et un groove musical pulsionnel et métronomique. La scène devient une véritable arène, et le public, témoin d’une lutte où l’intime et le spectaculaire ne cessent de se tuiler.

Tendre violence

À l’autre extrémité de cette arène, Joyaux lourdement sous-estimés de Bast Hippocrate et William Cardoso réduit l’échelle à deux corps. Mais la violence n’y est pas moindre. Dans ce duo, le chorégraphe suisse afrodescendant et queer explore l’étreinte comme pratique chorégraphique et politique.

Le dispositif est presque trop simple : une plateforme circulaire étroite, tournant lentement, sur laquelle deux hommes s’aimantent, se repoussent, se retiennent. La lumière passe du rose poudré au bleu coupant, le son est habité de matières fantômes. Tout semble orchestré pour que l’espace – et le temps – deviennent les complices d’une relation qui oscille entre tendresse et brutalité.

Joyaux lourdement sous-estimés n’est pas une comédie romantique. La pièce plonge dans les turbulences de l’intimité, abordant le chemsex, le polyamour, les traumas individuels, sans jamais sombrer dans le pathos. Ce qui fait la singularité de la pièce, c’est cette capacité à tenir ensemble l’onirique et le terrifiant.

La performance de Hippocrate et Cardoso, leurs corps qui s’enlacent et se défient, transforme l’étreinte en un langage qui interroge nos manières d’aimer et les injonctions à la norme. Dans un contexte mondial où l’homophobie demeure une arme politique, ce duo prend une résonance qui dépasse largement le plateau.

Dévotions et hallucinations

Avec Such a Devoted Bunch, Ruth Childs et Cécile Bouffard ouvrent une autre voie. La chorégraphe britannico-américaine, figure incontournable de la scène genevoise présente à La Bâtie depuis 2017, et l’artiste plasticienne française, dont le travail oscille entre installation et performance, collaborent depuis leur rencontre en 2019. Leur nouvelle création est à la fois installation et performance pour trois danseuses. Elles s’intéressent aux « péchés mignons », aux marottes, aux gestes de dévotion et d’obsession. Ce qui pourrait sembler anecdotique devient ici un terrain d’exploration chorégraphique et plastique.

La force du projet réside dans la manière dont les deux artistes font dialoguer leurs pratiques. Childs s’est emparée des formes présentes dans les sculptures de Bouffard pour développer une réflexion sur le jeu et une réimagination du geste. Le résultat est un environnement sensoriel où matière, son et mouvement s’entrelacent. La pièce assemble une communauté fantasque de corps et d’objets qui s’attirent et se repoussent. La question qui traverse le spectacle est simple et vertigineuse : comment l’enthousiasme collectif émerge-t-il ? Comment se tissent les modes d’appartenance ?

En convoquant les survivances des folklores et la mémoire corporelle, le tandem touche à quelque chose de fondamental. Le besoin de croire, de répéter, de s’assembler autour de gestes qui font communauté. Leur travail, mêlant installation et performance, brouille les frontières entre les genres et les sensibilités. Il invite à repenser ce que signifie « être dévoué » dans un monde où les croyances et les rituels sont sans cesse réinventés.

Ère de faux

La Française Sophie Perez et son Sturbzep poussent cette logique de dévotion jusqu’à l’absurde. La metteuse en scène, autrice et plasticienne, fondatrice de la Compagnie du Zerep, transforme la scène en « machine à hallucinations collectives », selon elle. Le point de départ est un inventaire à la Prévert des mystifications et impostures. En point de mire : le monstre du Loch Ness. Dans une époque saturée de vérités alternatives et de deepfakes, le faux devient un terrain de jeu impitoyable.

L’opus plonge dans une atmosphère qui tient du manoir hanté, de la fête foraine défraîchie et du cauchemar romantique. Larve géante à vulve, créature moustachue à la Giorgio Moroder, roi du disco et de l’électro croise un phoque humanimalisé. Le spectacle semble vouloir submerger le public dans un chaos maîtrisé, à la fois burlesque et inquiétant. La présence de Danielle de Picciotto, et Alexander Hacke (le groupe Hackedepiciotto) cisèle en direct une colonne musicale éclectique particulièrement réussie. Leur présence ajoute une couche racée, rythmique et savamment déstructurée à cette entreprise de dramaturgie inventive, mélancolique et burlesque.

Mais ce qui distingue Sophie Perez de la simple provocation, c’est la précision de son geste. Son travail, depuis des années, explore les mécanismes de la représentation et du leurre. Sturbzep ne se contente pas de jouer avec le faux. Il interroge ce que le faux fait à notre rapport au réel, à la croyance, à l’histoire.

Hypnotique Hackedepiccioto

Hackedepicciotto réunit donc Alexander Hacke (aussi en ciné concert) et Danielle de Picciotto, deux figures de l’underground berlinois. Lui est guitariste, membre fondateur d’Einstürzende Neubauten que l’on avait découvert au cœur d’une grotte au Bois de la Bâtie, il y a bien des lunes festivalières. Elle est musicienne, artiste visuelle et cinéaste, et fut notamment co-initiatrice, avec Dr. Motte, de la première Love Parade à Berlin tout en ayant collaboré avec Nick Cave. Mariés, ils développent depuis plus de vingt ans un travail commun, nourri longtemps par une vie nomade et de nombreuses tournées.

Le duo qualifie sa musique de « Symphonic Drone ». Drones, pulsations industrielles, électronique, vielle à roue, cordes, guitares, basses saturées, chant de gorge et spoken word composent un univers dense et très physique. La répétition y étire le temps, tandis que les voix et les instruments fissurent ou éclaircissent progressivement la masse sonore. L’héritage industriel de Hacke demeure perceptible, mais hackedepicciotto l’ouvre vers des formes plus méditatives, rituelles et parfois mélodiques, voire lyriques.

Dans le sillage d’albums liés à leurs voyages et aux bouleversements du monde – Perseverantia, Menetekel, The Current, The Silver Threshold ou Keepsakes – le duo présente Lichtung signifiant « clairière ». Après quatorze années de nomadisme, Hacke et de Picciotto se sont installés près de Berlin, où ils ont enregistré ce disque. Les drones demeurent, mais les constructions deviennent plus imprévisibles. Entre fausses ritournelles folkloriques, nappes électroniques et réminiscences de paysages forestiers, hackedepicciotto fait se rencontrer archaïsme et modernité. Une musique sombre et mouvante, volontiers hypnotique, qui cherche moins l’efficacité immédiate qu’un état d’écoute.

Le poète et ses masques

PESSOA – Since I’ve Been Me de Robert Wilson permet à La Bâtie, un an après la disparition de l’artiste, de lui rendre hommage en accueillant cette œuvre qui conjugue les forces du théâtre et de la littérature. Wilson voulait être peintre avant de devenir metteur en scène. Il a toujours considéré la lumière, l’espace et le temps comme ses matériaux premiers. Cette production inégale confronte sa grammaire scénique – reconnaissable entre toutes – à l’œuvre polymorphe du poète portugais Fernando Pessoa.

Le pari est ambitieux : incarner les hétéronymes de Pessoa – ces « autres moi » qu’il appelait ainsi, distincts des simples pseudonymes – par sept acteurs et actrices de différentes nationalités, dans quatre langues. La dramaturgie tisse des extraits du Livre de l’intranquillité, du Gardeur de troupeaux, de Faust et de la correspondance du poète. Sur le plateau, les tableaux se succèdent, portés par la lumière caractéristique du maître : néons, cyclos de couleurs, poursuites qui cernent les corps, contre-jours qui soulignent le mystère.

PESSOA. SINCE I’VE BEEN ME

Stylisation

La magnificence visuelle l’emporte épisodiquement sur le sens, la répétition et la stylisation des gestes confisquent parfois l’intériorité du poète. Cette production énigmatique expose la tension qui traverse toute l’œuvre tardive de Wilson. Entre la puissance intacte d’une grammaire scénique devenue iconique et le risque de la monumentalisation, de la répétition sérielle. Le spectacle est-il un hommage ou un prétexte ? La question reste ouverte.

Pourtant, PESSOA… trouve aussi des moments de grâce. La séquence de la lettre à Ofélia, l’apparition de l’enfant en costume de marin, les vagues qui déferlent sur la toile peinte : ces instants où la plasticité wilsonienne rencontre l’évanescence pessoadienne produisent une émotion authentique. Et puis, il y a cette phrase, répétée en voix off par Wilson lui-même : « Je ne sais pas de quoi demain sera fait. » Elle résonne comme un adieu mélancolique, comme une question adressée au spectateur sur ce qui reste quand les formes s’éteignent.

PESSOA. SINCE I’VE BEEN ME

La Bâtie en quête

Cette programmation, pour sa cinquantième édition, s’inscrit dans un contexte singulier. La Bâtie, fondée en 1976, traverse une période délicate. Le festival a par ailleurs choisi de se décentrer vers le Musée Ariana, dont le parc devient pour la première fois le lieu central des festivités.

Ce choix, qui déplace la géographie symbolique de la manifestation hors de ses bastions historiques, rive gauche, n’est pas anodin. Il témoigne d’une volonté de renouvellement, d’ouverture vers un public espéré plus large, tout en s’appuyant sur un édifice patrimonial méconnu. Car situé rive droite.

Le cinquantenaire d’un festival marqué par des contraintes budgétaires fortes, est souvent l’occasion d’un regard complaisant sur le passé. La Bâtie a choisi une autre voie : celle de la mise en tension. En programmant des œuvres qui questionnent la mémoire, l’identité et la représentation, elle rappelle que le vivant, dans les arts de la scène, est toujours affaire de résistance.

Résistance à la fatigue, à la norme, à l’oubli, à la répétition. Que cette résistance prenne la forme d’un marathon, d’une étreinte, d’une dévotion, d’une hallucination ou d’un adieu, elle dessine les contours d’un festival qui, à cinquante ans, n’a pas fini de se chercher.

Bertrand Tappolet

La programmation complète et les détails de chaque spectacle sont à retrouver sur le site de La Bâtie – Festival de Genève.

Photos (dans l’ordre) : © Øystein Haara (photos 1 à 3), © Francisco Guedes Rodrigues (photo 4), © Orkidee (photo 5), © Philippe Lebruman (photo 6), © Mara von Kummer (photo 7), © Lucie Jansch (photos 8 et 9)

Bertrand Tappolet

On l’aura aperçu, entendu, peut-être lu, sans jamais vraiment le connaître. Journaliste et critique depuis bien des lunes, il s’enracine dans plus de 7000 articles, portraits et entretiens. Mais il préfère souvent la souplesse d’une jeune pousse, l’élan d’un bourgeon, et la liberté d’essaimer qu’offre la pépinière des curiosités. Photographie, arts vivants — danse, théâtre, performance, musique, opéra —, cinéma et séries : il chemine d’une clairière à l’autre, franchit les lisières, croise les espèces artistiques comme autant de feuillages à observer, comprendre et respirer. On lui a demandé de se présenter à la troisième personne. Ainsi s’exprime-t-il, à la manière d’un arbre qui se souvient du vent. Ou d’Alain Delon.

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