Quand l’ADN confond les coupables
« Et là, une étincelle se produit : le père du rescapé disparaissait il y a neuf ans et onze mois en laissant derrière lui une femme et sept enfants. Une affaire qui avait ému toute la région. Dans ce décor, les mots “ma mère à tué mon père’’ résonnent sombrement. C’est un crime jusque-là parfait qui vient d’être révélé. Par miracle ou par hasard. » (p. 36)
L’avancée de la science, et notamment la collecte et l’analyse de l’ADN, a permis d’identifier plusieurs criminel-les des années après leur méfait. C’est le sujet du tome 3 de la collection « Faits divers suisses » de Corinne Jaquet. Dans les deux premiers, elle s’intéressait aux Meurtres sur commandes, avec des assassins manipulateurs et plans machiavéliques échafaudés par des familles qui ne le sont pas moins ; puis aux Crimes passionnels, un terme désormais désuet, à l’heure où l’on parle davantage de féminicides et où la passion n’est plus un motif acceptable. Alors que l’ADN est devenu depuis 40 ans un instrument d’enquête, l’occasion était toute trouvée pour se pencher sur cette thématique.
Avec l’adaptation des méthodes et des lois, plusieurs cold cases ont été déterrés, grâce à de nouveaux éléments découverts ou à des matchs avec d’anciennes affaires. Certes, il y a là une part de chance et de hasard, mais de nombreux cas ont pu être résolus grâce à l’ADN, parfois de manière cocasse ! Comme dans les deux précédents opus, Corinne Jaquet sélectionne un invité, qui narre une affaire qu’il choisit à sa façon. Cette fois, c’est Joseph Incardona, auteur de romans qualifiés comme « noirs », fasciné par les différentes nuances du tragique et constamment à la recherche de la forme juste. Il revient, en guise de conclusion à l’ouvrage, sur l’affaire de Seewen, en 1976, et qui n’a toujours pas été résolue à ce jour. Cinq personnes avaient été abattues dans une maison de campagne, sans que le meurtrier présumé, Carl Wiler, ne puisse être retrouvé à ce jour…
« Carl Wiler semble s’être dissout dans le néant. Un touriste suisse dit l’avoir aperçu à deux reprises en 1995 et 1996 au Canada. Il dit se souvenir de Wiler avec précision, car ce dernier parlait le dialecte bâlois. […] Quoi qu’il en soit, après trente ans et, à moins que Carl Wiler ait été arrêté entretemps pour un crime quelconque, ce qui est peu probable – en Suisse il y a prescription pour ce qui est de l’assassinat. Le fameux devoir de pardon et d’oubli. » (p. 175)
Avec cette série d’ouvrages parue aux éditions du Chien Jaune, Corinne Jaquet revient donc à ses premières amours de chroniqueuse judiciaire. Devenue depuis romancière, d’abord connue pour ses polars, et plus récemment pour un récit plus intimiste dans En finir avec ton enfance, elle endosse également depuis quelques années le rôle d’éditrice. Dans L’ADN ou le hasard, on apprécie son sens du détail et son esprit de synthèse. Elle parvient à aborder toutes les étapes de chaque récit sans en faire trop. Le ton oscille entre narration romanesque et chronique journalistique. Un style hybride qui rend la lecture agréable, comme si on nous racontait une histoire au coin du feu, mais présentant aussi une dimension didactique dans les explications plus formelles. On se sent ainsi accompagné-e dans la démarche et dans les éléments plus techniques avancés.
« Une véritable psychose s’installe dans la région bernoise pendant les jours qui suivent. Le profil des deux victimes est étudié, comparé, sans qu’un mobile clair puisse être dégagé. A-t-on affaire à un tueur en série ? En criminologie, on estime que c’est le cas s’il y a trois agressions. Ici, rien ne dit que le criminel recherché n’aurait pas à son actif d’autres attaques avec lesquelles on n’aurait pas encore fait le rapprochement. » (p. 124)
Dans ses récits, Corinne Jaquet aborde différents éléments, en présentant d’abord les faits et ce qu’on en sait, notamment à travers les médias. Elle évoque ensuite l’enquête, la manière dont celle-ci a pu être relancée avec de nouveaux éléments, mais aussi comment elle peut parfois piétiner, faute de preuves et d’indices. Le procès est également relaté, avec parfois de belles envolées lyriques des avocats retranscrites – on pense évidemment à Me Bonnant. Elle n’oublie pas non plus d’évoquer le passé des protagonistes, les zones d’ombre qui planent dessus, tout en préservant bien sûr leur anonymat avec des prénoms fictifs – sauf quand l’affaire a fait grand bruit. En proposant des chapitres courts, elle nous évite l’ennui, créant toutefois parfois une petite frustration, avec la volonté d’en savoir encore plus sur ces étranges affaires.
« Le vendredi 17 septembre 2004, la Cour d’assises de Genève, après avoir reconnu Didier coupable d’assassinat, et de tous les autres chefs d’inculpation pour lesquels il était assis sur ce banc d’infamie, le condamne à la réclusion à vie. Le dernier condamné qui avait entendu ces paroles entre ces murs avait été baptisé “L’étrangleur à la cravate’’. C’était en 1991, tard dans la nuit, et l’auteure de ces lignes n’a pas oublié la lourdeur du silence qui avait suivi le verdict. » (p. 119)
Sur le fond, on en apprend également davantage sur le fonctionnement de la justice, notamment concernant les délais de prescription qui auraient pu permettre à certains méfaits de devenir le crime parfait. Certains sont passés très près ! On dit souvent que le diable se cache dans les détails, mais la justice aussi ! Il y a une part de hasard, voire de chance, lorsqu’un ADN matche avec une ancienne affaire. Dans cet ouvrage, Corinne Jaquet évoque aussi la dimension humaine de ces affaires, avec des oublis ou certaines procédures bâclées qui auraient pu conduire à des non-lieux. En abordant les différents points de vue, qu’il s’agisse des victimes, de leurs familles, des agresseurs ou commanditaires, mais aussi des avocats ou des médias, elle propose un panel exhaustif de toutes celles et ceux qui sont impliqué-es dans ces affaires. On apprécie aussi les anecdotes plus personnelles sur le ressenti sur les affaires, ou les jolies phrases de certains avocats. Surtout, on est surpris-e de découvrir certaines affaires insolites, ou résolues de manière totalement improbable. On ne résiste pas, pour conclure cette critique, à vous partager l’incipit d’une affaire dont le chapitre résume la dimension cocasse de l’affaire. « Trahi par son slip » débute ainsi :
« Les objets les plus saugrenus viennent parfois étayer une accusation. Ici, nous allons parler d’un slip qui fit basculer une affaire vers une certitude de culpabilité et une condamnation. Avant sa découverte, l’enquête ne reposait que sur des présomptions… » (p. 59)
Fabien Imhof
Référence :
Corinne Jaquet, Corinne Jaquet raconte… L’ADN ou le hasard, Éditions du Chien jaune, coll. « Faits divers suisses » (vol. 3), 2025, 184 p.
Photo : ©Fabien Imhof
