Quand les gestes valent mieux que les mots

Un drôle de scientifique, de la technologie en carton, une vraie réflexion sur l’avenir : ce sont les ingrédients de Ersatz, un spectacle du collectif français Aïe Aïe Aïe, à voir jusqu’à dimanche au Théâtre des Marionnettes de Genève.

Ersatz : Produit de consommation destiné à remplacer un produit naturel devenu rare[1]. Sur la scène, entouré de panneaux lumineux se dresse une drôle de marionnette : un homme, seul. Est-ce un scientifique ? Un cobaye ? Un ersatz d’humain ? On ne sait trop. Ce dont on est sûr, en revanche, c’est qu’il semble impassible et que tous ses mouvements s’accompagnent de bruits peu naturels. Un robot peut-être ? Devant lui, trois écrans lumineux, sur lesquels on aperçoit un grand os et quelques morceaux de carton. Est-il archéologue ? De l’écran lumineux, jaillissent, à grand renfort de fumée, des objets qui lui parviennent : lettre, paquet contenant une sorte de cerveau… Dans ce spectacle sans parole, on explore certaines dérives de l’humanité, pour, sans doute, envisager rapidement un avenir plus simple.

Un spectacle d’abord déroutant…

L’absence de mots déboussole d’abord. On ne peut se fier qu’aux gestes et manipulations de l’être présent sur scène. Ce dernier semble être dans son monde, faisant fi de ce qui l’entoure. Un laboratoire ou une prison… Sans doute un peu des deux. Rassemblant les morceaux de cartons aimantés – qui constitueront tous les objets dont ils se servira – il crée une sorte de casque, un peu à la Daft Punk. L’enfilant sur la tête, il semble happé dans un autre monde, fait de divers programmes de télévision qu’il change à sa guise et dont on n’entend que les sons. Un peu plus tard, après avoir déballé l’étrange cerveau qu’il connecte à son ordinateur… en carton, il crée un casque de réalité augmentée en découpant l’emballage. Cette fois, les premiers mots du spectacle se font entendre : lorsqu’il tourne la tête, le petit cerveau s’illumine et s’avère être une intelligence artificielle. Cette dernière donne alors les définitions des objets qui l’entourent, lorsqu’il les regarde : l’os, la lumière, l’obscurité, le polystyrène présent dans le carton… Tout cela avant d’entrer dans une autre réalité dont on n’entend que les sons sortant du casque : des coups de feu, des cris, une population qui semble effrayée sous les bombes et effondrements. Et lui qui, tenant l’os comme un fusil, semble prendre du plaisir à vivre cette fausse réalité. Mais l’est-elle vraiment ?

Durant cette première partie du spectacle, on est donc dérouté. Ne comprenant pas trop où il veut en venir, on ne peut que s’imaginer l’univers qu’il voit dans son casque. Et le moins que l’on puisse dire, c’est que celui-ci n’est pas rassurant : renforcé par la musique angoissante qui l’accompagne, faite de distorsion, on semble assister à une forme de guerre, où tout ne sera que désolation. Ce qu’on retient en tout cas, c’est une très (trop ?) grande utilisation de la technologie, dans laquelle l’homme lui-même semble enfermé, incapable de faire quoique ce soit de lui-même.

…avant la révélation

Et puis, d’un coup, tout s’éclaire. Avec de nouveaux morceaux de cartons, il transforme le premier casque en tête de singe. Lorsqu’il enfile celle-ci et devient cette espèce d’homme primitif, qui découvre le monde naïvement, tout change. La musique se fait plus apaisante et semble évoquer l’espoir. Les morceaux du deuxième casque de réalité augmentée deviennent un animal, qui galope et qui broute. Les chutes de carton deviendront un bûcher duquel naîtra le feu.

L’homme qui avait poussé la technologie à son paroxysme, en enlevant toute forme d’humanité à cet être, redevient un homme primitif, proche de sa forme animale. Il redécouvre le monde à travers des yeux qui ne connaissent encore rien, revenant à d’autres valeurs, plus simples et plus en lien avec la nature. Le tout par le geste, sans un mot. Le cerveau artificiel finira cassé, le troisième casque apparu entre temps sera transformé en crâne humain avant d’être détruit. Les objets utilisés par le premier être seront archivés, littéralement, dans un livre. Mais au fond, que cela nous apprend-t-il ? Tout simplement que l’homme se trompe sans doute en allant chercher des réponses dans la technologie. Certes, elle peut être utile et il ne faut pas le remettre en cause, mais jusqu’à quel point ? Celui de remplacer les êtres humains et leur enlever toute humanité ? Sans doute que non… C’est ce que nous rappelle le singe de la fin : revenons à de vraies valeurs humaines et humanistes, pour envisager un avenir meilleur et plus sain.

Tout cela, Julien Mellano, seul en scène et assis tout le long du spectacle, parvient à nous le dire sans aucun mot, uniquement avec des constructions, en carton. L’imaginaire n’aura jamais été aussi fort. S’il n’y a pas de marionnettes à proprement parler dans ce spectacle, il a tout à fait sa place dans un lieu tel que le TMG, celui dans lequel l’imaginaire prend tout son sens, bien souvent à travers des yeux d’enfants. Ici, on a l’impression de retrouver l’imagination débordante et sans limite que nous avions étant enfants, mais avec notre expérience et notre regard d’adulte. Et cela n’était pas une mince affaire !

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Ersatz, du collectif Aïe Aïe Aïe, du 14 au 18 octobre 2020 au Théâtre des Marionnettes de Genève.

Conception, mise en scène et interprétation : Julien Mellano

https://www.marionnettes.ch/spectacle/240/ersatz

Photos : © Laurent Guizard

[1] Selon la définition du Larousse.

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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