Redonner vie à ce qui n’en a plus

« Avant toi, mon lieu de domicile était secondaire, il ne me définissait que très partiellement. Aujourd’hui, je suis celle qui t’habite et il me reste souvent à vouloir te mériter, me mouvoir avec assurance entre des murs, trouver de quoi justifier ma présence en ton sein, de quoi m’inscrire dans cette campagne Masset devenue Saint-Jean – Charmilles. J’ai commencé par fouiller tes entrailles. Je te rends une partie de ta mémoire avant de poursuivre notre histoire. » (p. 84)

Ces mots, ce sont ceux de Mélanie Chappuis. Un thé avec mes chères fantômes s’apparente ainsi à une longue déclaration d’amour à la maison où elle vit, et aux habitantes qui l’y ont précédée. Tout commence avec une introduction signée Anne Bruchez, qui nous en apprend un peu plus sur l’histoire de la maison du domaine de Châtelaine, dans laquelle l’autrice est aujourd’hui installée. S’ensuit une forme d’autofiction[1], dans laquelle Mélanie Chappuis dialogue avec deux grandes figures de la région genevoise : Michée Chauderon, dernière sorcière condamnée dans la Cité en 1652, et Emma Vieusseux, grande écrivaine du XIXème (1817-1901),contrainte de publier sous pseudos.

« – Mais, Madame, vous venez d’un autre temps !? Madame ? Hého !

Personne… Il faut que j’arrête les escargots. Ou la menthe ?

Pourtant, je sens bien cette chaleur dans mes chevilles.

Bon, Jardin, on a une nouvelle copine. On l’appellera sorcière blanche. » (p. 38)

À travers ce long dialogue agrémenté d’anecdotes historiques, Mélanie Chappuis réhabilite ces deux figures méconnues de notre passé. C’est grâce à ses recherches que les ouvrages d’Emma Vieusseux sont aujourd’hui réédités par Encre Fraîche, la maison d’édition qui a publié Un thé avec mes chères fantômes. Ce qui marque dans ce roman, c’est l’envie d’humanité et de vie qui en ressort. On apprend par exemple que Michée Chauderon a enfanté d’un homme décédé pendant la grossesse, qu’elle a été bannie de Genève avant d’y revenir comme lingère… La réalité s’avère ainsi bien plus complexe que ce que l’on pourrait croire en parlant simplement de « sorcière ». Emma Vieusseux, quant à elle, n’a pas eu la notoriété à laquelle elle aurait pu prétendre, simplement parce qu’elle était une femme. De quoi faire réfléchir…

« Ici, comme ailleurs en Europe, je crains que les femmes aient à nouveau à lutter pour des causes qui semblaient gagnées. À l’égalité salariale, dernier grand bastion à conquérir, s’ajoute une nouvelle fois la liberté de sortir la nuit tout en restant en sécurité, celle de mettre en valeur son corps sans que ce geste ne soit perçu comme une invitation, une provocation. » (p. 83)

Si ces femmes du passé ont été persécutées, il ne faut pas croire pour autant que tout cela est terminé. Même si les inégalités et autres discriminations ne sont plus les mêmes qu’à l’époque, elles existent encore ! Et dire que ce roman a été publié en 2016… cinq ans plus tard, la situation n’aurait-elle pas empiré ? Sans doute que non, mais la parole s’est libérée et le discours de Mélanie Chappuis juste avant l’épilogue trouve une grande résonnance dans l’actualité. À méditer.

« Jardin, tu es si beau, si grand que parc, si anglais, j’ignorais d’ailleurs avant toi la différence entre un jardin à l’anglaise et à la française, et alors toi, tu es british non pas grâce au gazon – cela dit, tu pourrais – mais grâce à tes asymétries, tes formes irrégulières, tes fleurs si savamment désordonnées autour du bassin, et ton potager où pas grand-chose ne pousse à cause de ma main pas très verte. » (p. 35)

Un thé avec mes chères fantômes ne se résume pas à un dialogue avec ces deux femmes du passé, et ne redonne pas vie qu’à ces dernières. Là où Mélanie Chappuis excelle, c’est dans sa façon de s’adresser à sa maison, à son jardin… Avec eux, elle évoque les souvenirs qu’ils contiennent, garants de la mémoire plus encore que l’être humain, eux qui sont là depuis bien plus longtemps. C’est le sentiment que l’on ressent en refermant ce roman : vivant, tout simplement. Avec ses mots, avec son imagination, Mélanie Chappuis (re)donne vie à des êtres et des choses qui n’en ont plus, ou dont on oublie trop souvent qu’iels en ont.

Pour conclure, je laisse la parole à Michée Chauderon, ou plutôt à ce que Mélanie Chappuis a imaginé de ses paroles, dans l’extrait d’une diatribe qui me semble encore parfaitement d’actualité et qui devrait faire réfléchir sur la façon dont fonctionnent encore aujourd’hui certaines choses :

« Et si Satan m’était vraiment apparu, et s’ils avaient raison, ils ont l’air sûrs d’eux et puis ces accusations terribles, peut-on inventer des choses aussi viles, peut-on condamner tout en croyant pas à la culpabilité de celle que l’on condamne ? » (p.50)

Fabien Imhof

Référence : Mélanie Chappuis, Un thé avec mes chères fantômes, Genève, Éditions Encre Fraîche, 2016, 86p.

Photo : © Fabien Imhof

[1] Un récit mêlant fiction et autobiographie.

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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