Atelier critique VDR – courtes critiques (2)

Aujourd’hui, La Pépinière vous emmène au sein de l’atelier de critiques qu’elle organise pendant le festival Visions du Réel. Les participant·e·s ont visionné des courts-métrages et se sont livrés à un exercice de critique courte. Voici une seconde moisson, avec les critiques de Sandra Giscard, Violeta Blasco Caño et Milena Zinzius.

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Allo maman bobo ?

La première image nous laisse voir des mains d’enfant s’amusant, riant, traficotant un doudou lapin. Le cadre s’élargit et nous sommes avec une petite fille qui joue joyeusement sur la table de la cuisine avec, face à elle, cet élément devenu si familier dans nos vies à tous : un smartphone posé là comme un invité.

Tout au long du court-métrage, la caméra nous fait ressentir que la petite fille semble seule. Le seul adulte, d’ailleurs, est dans le téléphone : c’est l’autre, au bout du fil – ou comme il semblerait – au bout de l’Europe, parti pour rentrer à l’université.  La mise en scène met en relief cette relation à distance entre cette petite fille de trois ans, Grania, et sa mère, la réalisatrice du film, Anna Artemyeva. Cette fameuse intimité, en général cachée, nous est dévoilée. Il y a une certaine étrangeté à décoder ce qu’il se passe, les motifs de ce qui les éloigne. Le temps s’étend du réveil jusqu’au coucher, au rythme des coups de téléphone.

L’atmosphère y est énigmatique. Grania pose les questions que nous pourrions nous-mêmes nous poser : pourquoi ne vivons-nous pas ensemble ? Sans compter ce téléphone qui offre la possibilité de se réunir en donnant à chacune l‘image de l’autre en direct, en permettant de jouer à deux au même jeu. Cet outil qui impose parfois l’attente quand l’autre ne répond pas et qui permet aussi de continuer d’être ensemble.

La réalisatrice est enfermée elle-même dans le téléphone, on y découvre son visage, sa manière de se tenir ou encore de chanter des chansons à sa fille. Qui est derrière la caméra ? Qui filme ces moments d’intimité lorsque Grania veut la main de sa mère pour s’endormir et qu’elle la tend vers le téléphone ? Nous ne le savons pas. Le festival Vision du Réel a sélectionné le film d’Anna Artemyeva dans la section Opening Scenes, une section consacrée à des premiers courts métrages ou courts issus d’écoles de cinéma, avec son film : Don’t hesitate to come for a visit, Mom. Et ce n’est pas la première fois qu’Anna filme sa fille comme dans Letter to my daughter, où l’on y apprend son urgence de quitter la Russie suite à la naissance de Grania pour devenir libre en décidant de rejoindre Doc Nomad – une école de documentaire -. Mais elle sera vite confrontée à l’impossibilité de faire venir sa famille dont sa fille au Portugal suite à des problème de visas.

Bien que la réalisatrice soit son propre sujet, ce n’est pas cela que nous percevons. Il s’agit bien plus d’entrer dans l’intimité des personnages qu’Anna Artemyeva nous présente. Et elle parvient à capter toute notre attention.

Sandra Giscard

Référence : Don’t Hesitate to Come for a Visit, Mom (Priezjai k nam v gosti, mama) d’Anna Artemyeva, Belgique, Hongrie, Portugal, Russie, 12 min.

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À la recherche de Tom R.

Le 23 mars 1997 Tom R. s’évanouit d’un petit village en Belgique, sans laisser des traces. Vingt ans plus tard, une équipe de cinéma se propose d’arpenter les rues et la mémoire de ses habitants avec l’objectif d’éclairer cette mystérieuse disparition, dans un court-métrage.

Le réalisateur et son équipe mènent une enquête pour recueillir des témoignages et lancent des hypothèses pour essayer de comprendre ce qu’il s’est passé. À mi-chemin entre la fabulation et le réel, ils s’inscrivent dans le film pour montrer l’artifice d’un récit, à la fois observationnel et poétique. Nous découvrons des indices oubliés et transformés par le temps, analysés à l’aide d’une voix-off philosophique qui se méfie de ce qu’on aperçoit. Pourquoi Tom R. est-il parti ? Où est-il ? A-t-il jamais existé ?

Tourné avec une pellicule de 16mm, la palette de couleurs primaires de ce court-métrage s’inspire de l’esthétique des films policiers des années 60. La couleur rouge trace les chemins de sortie de la vie anodine et solitaire de Tom R. Cette parodie, cet hommage ou bien ce voyage infructueux est justifié finalement par la beauté de sa contemplation. Dépassant le mobile initial de l’enquête, la réflexion s’articule sur la question du deuil. Car la fuite de Tom R. laissa plusieurs vies suspendues, mais après tout, la vie continue. Paul Sirague imagine ainsi la fin incompréhensible d’une histoire inachevée. Quelle est donc la vérité qui reste ? La musique folk peut nous aider à la comprendre et l’accepter.

Violeta Blasco Caño

Référence : La disparition de Tom R., de Paul Sirague, 19 min.

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Lutter pour ne pas disparaître

Des bruits d’émeute, une respiration haletante, puis le silence et le noir. Contraindre de Fleuryfontaine nous plonge directement dans un univers froid et solitaire, où les seuls mouvements sont ceux des corps luttant pour ne pas se faire écraser et disparaître.   

« Car toutes les peaux n’ont pas la même couleur, et tous les corps n’ont pas la même forme » dit la voix-off, et nous n’avons pas tous pas le même rôle à jouer dans la vie. Ce court métrage, mêlant animation et prises de vues réelles des acteurs, est une puissante réflexion sur les rôles sociaux que nous jouons, et comment certains d’entre eux peuvent s’avérer mortels. À qui le pouvoir et l’autorité ? À qui d’en souffrir les conséquences et la violence ? Les corps animés, sans cesse poussés et rejetés contre le décor grisaillant d’une cité urbaine, éclairés par les lumières rose et bleue des gyrophares, obéissent ou tentent de fuir une autorité invisible et invincible. Cette sensation d’oppression est encore exacerbée par les bruits de fond, crescendo assourdissant interrompus par les sirènes des ambulances.

Dans cette mise en scène théâtrale d’un événement malheureusement trop banal d’arrestation et de violence policière, le choix est limité à la réaction : accepter ou fuir ? Ces corps animés et anonymes, cette respiration à bout de souffle, c’est un magnifique réquisitoire pour plus de justice et contre la violence d’état. La narration du texte fait écho à ce qui se déroule sous nos yeux, et tout est mis en place pour rappeler à nos sens la passivité de notre état de spectateur. Le film donne une voix et un corps à ceux qui ont eu le malheur de se voir attribués les seconds rôles et nous confronte intelligemment à l’hypocrisie de croire que la distribution est égalitaire.

Milena Zinzius

Référence : Contraindre, de Galdric Fleury et Antoine Fontaine, France, 11 min.

Photos : © DR

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