Une grande occasion

Un lever de rideau qui ne demandait que cela. Qui a peur de Virginia Woolf ? dans une mise en scène d’Anne Bisang à voir au POCHE/GVE.

Il est souvent de tradition de sortir un grand cru à chaque grande occasion. Une de ces bonnes bouteilles millésimées et divines qui patientent dans l’ombre en attendant que la vie quotidienne des hommes soit interrompue par la joie. On lui retire sa poussière, on lit son étiquette. On se réjouit par avance. La réouverture des salles de théâtre fait partie de ces grandes occasions et l’on se réjouissait tous de cela.

La pièce d’Edward Albee Qui a peur de Virginia Woolf ? On s’en réjouit tout autant par avance. On le sait cet objet de théâtre est puissant et chacun possède un souvenir, une anecdote à son propos : la version de l’Orangerie en 2011 de Valentin Rossier, le film naturellement toujours en filigrane dans la mémoire des spectateurs. C’est ce qui se disait sur le parvis du POCHE/GVE parmi la quarantaine de spectateur qui attendaient dans la rue.

Un décor de style Le Corbusier fixe le temps tout comme la présence d’un téléviseur à tube. Un espace de jeu libre sous des puits de lumière. Des murs possédant des sections ouvertes et fermées permettent aux comédiens de se connecter ou de se séparer de l’action dans une couleur dominante sang de bœuf. Le cadre est propice au carnage à venir. Cette pièce demande de l’espace, l’intensité de la mise en scène d’Anne Bisang lui en offrira.

Quelques heures avant l’aube, George et Martha rentrent chez eux après une réception bien arrosée…

Le public attend les premières phrases car chacun sait que la soirée, qui semblait finie, ne fait que commencer. « Quel trou à rat ! » sonne tel le « La » du diapason. Dès les premières phrases, on saura à quelle sauce la pièce va être cuisinée. Bien qu’écrite sur feu vif, au commencement, les dialogues sont dits à petits feux. C’est intelligent, raffiné, discret comme la puissance sourde d’un geyser dont on ne peut prédire le jaillissement. C’est dangereux, c’est délicieux.

Valeria Bertolotto (Martha) porte sur le souffle et avec équilibre la puissance des failles de ce personnage face à Jean-Louis Johannides (George) qui soutien son jeu avec l’entier de la souplesse nécessaire pour ne pas rompre. Un couple de comédiens parfaitement ajusté pour un couple de personnage parfaitement mal accordé. Leurs apartés dits à bout de lèvres sont tout aussi puissants que leurs coups de gueule.

Quelques verres plus tard – intelligemment remplis par avance, ce qui libère les comédiens des gestes d’utilités – le second couple arrive : Nick et Honey, ce qui va déclencher une série de scènes stupéfiantes. Ici aussi, l’équilibre proposé est excellent. Guillaume Miramond (Nick) est parfait en renvoyeur de balle, dont aucune en retour n’est sans effet : c’est vif et vicieux. Angèle Colas (Honey) porte avec drôlerie et justesse le rôle écrit pour une « souris », ici très proche des facéties de Jerry, l’héroïne de dessin animé.

Et puis, tout prend feu ! On reçoit avec bonheur, car on est venu voir les disputes, les coups, les vacheries, les bons mots en retour, les réponses du tac au tac, des dialogues vifs entre sale langue et sale gueule. Confrontation des corps et des désirs, le carnage a lieu ! La peur et la rage les corsètent tous les quatre. Ils se mordent, ils se griffent, se giflent à grands coups de méchanceté, se crache au visage. Encore une fois, le public est venu pour cela. Et tellement, qu’il savoure dans un grand silence mêlé d’éclat de rire, les drôles de jeux qu’ils jouent tous les quatre entre eux. Alcool et circences. Le public va saluer ceux qui vont se détruire.

Soutenu par un éclairage et une musique en osmose – dont la présence de l’orgue Hammond et son acoustique souligne encore une fois l’époque – les scènes débondent en fond de scène et jusque dans la rue du Cheval-Blanc. Ici les tensions sont si fortes qu’elles poussent les murs. Une mise en scène vraiment affranchie du film et de ses anecdotes – ici Matha ne croque pas ses glaçons ni ne mange son poulet.

Rien de plus banal qu’une scène de ménage, rien de plus théâtral que la fin d’un carnage. Le retour à la normale s’opère. Suite au départ des invités, devant le désordre de la scène et les décombres des peurs Martha et George s’en retournent au silence glacé de leur mythologie de couple. Une mythologie qui n’a rien perdu de sa puissance après une heure quarante d’un spectacle magnifique et dont on sait que pour eux deux, aucune guérison n’est possible. Aux couples condamnés à la solitude, il ne sera pas donné de seconde chance.

Et l’on se surprendrai à la sortie de la salle de spectacle, tel le personnage d’Honey, à décoller une étiquette, une étiquette d’une bonne bouteille. De celle que l’on garde et que l’on colle, en excellent souvenir d’un excellent spectacle.

Jacques Sallin

Infos pratiques :

Qui a peur de Virginia Woolf ? d’Edward Albee, au POCHE/GVE, jusqu’au 25 avril.

Mise en scène : Anne Bisang

Avec Valeria Bertolotto, Jean-Louis Johannides, Angèle Colas et Guillaume Miramond.

Photos : © Samuel Rubio

Jacques Sallin

Metteur en scène, directeur de théâtre et dramaturge – Acteur de la vie culturelle genevoise depuis quarante ans – Tombé dans l'univers du théâtre comme en alcoolisme… petit à petit.

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