Retrouver la vie après avoir vécu l’enfer

Du 28 septembre au 3 octobre, Jean-Quentin Châtelain donne vie aux mots de Velibor Čolič, dans Manuel d’exil, un seul en scène orchestré de main de maître par Maya Bösch. Ou comment raconter les espoirs et la détresse d’un homme, dans les souvenirs de ce déserteur que la vie n’a pas épargné.

Les mots de Velibor Čolič résonnent dès l’entame du spectacle dans la bouche de Jean-Quentin Châtelain : « J’ai 28 ans et j’arrive à Rennes avec pour tout bagage trois mots de français – Jean, Paul et Sartre. » S’ensuivent, pendant une heure et vingt minutes, ses souvenirs, les foyers qui l’ont accueilli en France, son ardent désir de devenir écrivain, les mémoires traumatisantes de la guerre, son apprentissage du français, ses rencontres… Le comédien parvient à y redonner vie pour transmettre au public cette expérience si violente, avec pourtant beaucoup d’humour dans la plume de cet auteur méconnu.

Créer le mouvement

Tout commence dans le noir : on distingue à peine la silhouette du comédien, encerclé par des lumières qui circulent rapidement et subtilement, un peu à la manière des stroboscopes. Le mystère est entier et l’on découvre cet être à part qu’est Velibor Čolič. Durant les quarante premières minutes, Jean-Quentin Châtelain ne bouge pas, les deux pieds ancrés dans le sol, comme pour figurer l’immobilisme forcé du soldat déserteur, dont les mouvements ne sont pas libres au début de son récit, vue sa situation de réfugié. Pourtant, à travers ses mots d’abord, il emmène le public dans le voyage qui a conduit l’auteur de sa Bosnie natale à la France, évoquant sa chambre seul, et le début des cours de français pour débutants. Pour donner du corps aux mots, la musique qui résonne en fond est douce et puissante à la fois : son volume n’est pas élevé, mais les percussions que l’on distingue rappellent les battements de cœur et les émotions qui se mélangent à l’intérieur de l’homme. La lumière, quant à elle, s’allie aux échos de la voix, pour créer une atmosphère tantôt apaisée, tantôt angoissante, selon le rythme à laquelle elle balaie la scène. Montée sur trois cadres fractionnés et orientés de différentes façons, elle crée un espace structuré, dont les brèches restent toutefois apparentes.

Puis, dans la seconde partie, alors que le récit devient plus libre, le comédien évoque des déplacements : le métro, un séjour à Strasbourg, une invitation à la radio… Se déplaçant sur la scène, Jean-Quentin Châtelain continue d’être accompagné par les lumières, qui donnent un nouvel habillage à la scène. La partition est millimétrée : dans un décor pourtant très abstrait, les lumières, associées aux mots parviennent à figurer l’espace dans lequel évolue le déserteur : du quai de métro au studio strasbourgeois, en passant par le bar où il rencontre sa future amante ou les locaux de la radio, on s’imagine les lieux distinctement. Mais là où la mise en scène excelle, c’est dans la figuration de l’état intérieur : la lumière se tamise dans les moments de doute ou clignote plus fort lorsque les émotions explosent et que plus rien n’est contenu, devenant plus ou moins chaudes selon ce qu’évoquent les mots de Velibor Čolič.

Être pendu aux mots

Le public ne s’y trompe pas et, malgré le statisme apparent du spectacle, il est emmené dans ce voyage à la fois réel et intérieur. Le texte est extrêmement rythmé, et Jean-Quentin Châtelain s’amuse avec les sonorités des mots, allongeant ou raccourcissant certaines syllabes pour créer divers effets. Les listes – des auteurs, des maladies, de ce qu’il apprend aux cours de français…  –  défilent ainsi de façon vertigineuse, comme une accumulation qui accule le personnage. Au contraire, les réflexions plus profondes voient leur syllabe finale accentuée, comme si le temps se suspendait. Maya Bösch, la metteuse en scène, évoquait le blues en parlant de ce texte, on le comprend cent fois mieux à l’écoute, le comédien parvenant à lui rendre toute sa musicalité.

Qu’on se le dise, les propos sont violents, les expériences parfois insoutenables, comme cette rencontre avec une fillette qui tombe sous les coups des balles, sous le regard d’un Velibor Čolič impuissant. Et pourtant, on n’a jamais envie d’en arrêter l’écoute. Si le rythme y est pour beaucoup, c’est aussi l’humour qui nous permet d’atténuer la violence des mots. Ainsi, le public rit beaucoup, même à des moments qui semblent inopportuns, comme lorsque le personnage liste les différentes manières envisagées pour se suicider, trouvant toujours une raison d’y renoncer. La dérision et le recul du soldat déserteur sur les expériences traumatisantes qu’il a vécues est admirable.

On reste ainsi pendu aux lèvres du comédien, jusqu’au décompte final précédant une tentative de suicide où un enregistrement de la voix de Velibor Čolič, prononçant les mots qu’il a écrits, prend la place de celle de Jean-Quentin Châtelain, pour redonner un dernier souffle d’émotion, avant que tout ne s’éteigne. Une interprétation et une mise en scène brillantes, au service de mots qui résonneront encore dans ma tête, plusieurs jours après la représentation. À voir et à entendre absolument.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Manuel d’exil, d’après le texte de Velibor Čolič, du 28 septembre au 3 octobre 2021 au Théâtre Saint-Gervais.

Mise en scène : Maya Bösch

Avec Jean-Quentin Châtelain

https://saintgervais.ch/spectacle/manuel-dexil-2/

Photos : © Christian Lutz

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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