Routine et faux-semblants au Crève-cœur

Pour ouvrir 2023, le Théâtre le Crève-cœur propose une pièce qui a tout du vaudeville à quiproquos. Dans L’Envers du décor, de Florian Zeller, deux couples se confrontent dans un spectacle drôle et subtil. La mise en scène de Didier Carrier et le jeu des comédien·ne·s n’y sont pas étrangers.

Dans le bel écrin de Cologny, nous entrons dans l’appartement de Daniel (Vincent Babel) et Isabelle (Isabelle Bosson), un couple marié depuis longtemps dans lequel tout semble aller pour le mieux. Elle, enseigne à la fac, lui, est un éditeur à succès. Seulement voilà, leurs meilleurs amis avec qui ils avaient l’habitude de partir en vacances chaque année viennent de se séparer. Et quand Patrick (Pietro Musillo) veut leur présenter sa nouvelle copine Emma (Juliet Kennedy), lors d’un dîner, la situation se complexifie quelque peu. Sous couvert d’acceptation et de bonne entente, beaucoup de réflexions vont ressortir en aparté, dans l’Envers du décor

Un vaudeville à quiproquos ?

Tous les ingrédients sont réunis pour assister à un spectacle de boulevard comme on les aime : deux couples qui s’opposent, entre celui dans lequel la routine s’est bien installée et un autre, tout neuf en quête de liberté ; une rancœur créée par la séparation et la mise sur le flanc de la meilleure amie d’Isabelle… En plus, tout cela se passe dans un intérieur bourgeois parisien, avec un fond de vieille amitié mêlée à une certaine concurrence. Le scénario, donc, ne présente pas de grande originalité. Pourtant, les quiproquos auxquels on s’attend seront en partie évités, ce qui fait de L’envers du décor un spectacle bien plus subtil qu’on aurait pu le croire.

Car c’est dans les apartés que tout se joue. Les personnages y dévoilent ainsi leurs pensées les plus secrètes : le mépris d’Isabelle envers ce nouveau couple et tout ce qu’elle croit interpréter de ce que raconte Emma ; l’appréhension de Daniel face aux réactions de sa femme et l’attirance qu’il éprouve malgré lui envers Emma ; l’hypocrisie de Patrick qui supporte de moins en moins ses vieux amis ; la volonté de liberté d’Emma qui s’efforce de faire bonne figure mais souhaite que son nouvel amoureux se détache de cette amitié… Alors, les quiproquos existent bel et bien, mais ils ne seront que peu dévoilés entre les différents personnages, sauf quand Isabelle décide de lancer quelques piques ou que Daniel met les pieds dans le plat. L’Envers du décor tient alors plus de la comédie dramatique que du vaudeville à proprement parler.

Comment briser la routine ?

Nous sommes finalement loin des clichés du théâtre de boulevard, bien qu’une partie des codes en soient respectés. Pour autant, L’Envers du décor nous offre une réflexion plus profonde sur la société et les individus qui la composent. Deux visions du couple s’opposent. Alors que Patrick évoque l’incompatibilité devenue trop grande avec son épouse et ce besoin de changement, Daniel et Isabelle semblent se plaire dans leur routine. Daniel se retrouve alors en plein dilemme : il envie son ami – qui fait tout pour lui montrer à quel point sa vie est idéale – mais il aime toujours sa femme. Alors que faire ? La fin du spectacle apportera peut-être d’autres solutions…

L’Envers du décor nous propose ainsi une jolie parabole, portée par des comédien·ne·s qui n’en font jamais trop, et qui assure une belle portée au spectacle sans que ce dernier ne tourne jamais dans l’exagération grotesque. Car c’est une thématique bien actuelle qui nous est racontée : celle de l’ennui et de la lassitude. Évidemment, à force de côtoyer toujours la même routine – ici celle du couple, mais elle peut concerner divers domaines – on finit par avoir envie d’en changer, comme le fait Patrick. Daniel propose une alternative : celle de créer de la nouveauté, d’apporter du changement et un peu de piment dans son existence, tout en n’envoyant pas valser tout ce qu’il a déjà construit avec Isabelle. Sans juger, L’Envers du décor propose ainsi deux visions, deux propositions, pour nous rappeler que tout cela, au final, c’est la vie. À chacun·e ensuite de réagir comme iel pense que c’est le mieux.

Fabien Imhof

Infos pratiques :

L’Envers du décor, de Florian Zeller, du 17 janvier au 12 février 2023 au Théâtre le Crève-cœur.

Mise en scène : Didier Carrier

Avec Vincent Babel, Isabelle Bosson, Juliet Kennedy et Pietro Musillo

https://lecrevecoeur.ch/spectacle/lenvers-du-decor/

Photos : © Loris von Siebenthal

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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