Sauver le Monde

Un vaste programme, une méthode surprenante ! Éloge de l’Oisiveté d’après Bertrand Russell, à voir au Théâtricul jusqu’au 11 décembre.

Salle de cours, écran blanc, beamer et flipchart, c’est ainsi que se présente la scène. Deux conférenciers aux sourires mi-accueillants mi-réservés, se tiennent devant ce qui se présente comme un lieu de conférence. Éloge de l’oisiveté : on va tout vous expliquer.

Comme son nom ne l’indique pas, bien qu’il s’impose en filigrane, le sujet du discours est celui du travail et plus précisément du culte qui lui est dédié. En iconoclaste, Bertrand Russell – philosophe, logicien et mathématicien britannique et prix Nobel de littérature en 1950 – écrivit L’Éloge de l’Oisiveté afin de soutenir la classe ouvrière à l’image de celle représentée dans le film Le Voleur de Bicyclette de Vittorio De Sica face aux capitaines d’industrie à gros ventres, gros cigares et appétits féroces gavés de dollars. Cela semble manichéen, c’est bien sûr un peu plus compliqué que cela.

Tel que présentée, par le choix des extraits d’Eric Salama, l’idée centrale de Bertrand Russell est : « Qu’une société qui considère le travail comme une valeur morale plutôt qu’un simple moyen de subvenir à ses besoins, se retrouve inévitablement confrontée à toute une série de problèmes insurmontables tels que : conflits sociaux, chômage, pauvreté, inégalités, faillites, etc…» Et comme le travail concerne tout le monde entre les deux conférenciers et le public les présentations se font, découvrant le CV des uns, les professions des autres et leurs sentiments à tous face au taf ! Sympa et complice.

Ici David Valère de gilet presque jaune bardé, toujours excellent de présence, expose un piège extrait sûrement de Russell. Une situation dans laquelle le public est soumis à deux pressions incompatibles, soit une initiative à signer titrée : Prélever chez les pauvres une taxe pour sauver les riches de la déconfiture du COVID. L’intitulé est inique, mais si vous ne signez pas, le pauvre bonhomme gagnera moins ! Un double lien, perdant-perdant. On retrouve dans cette situation comme une odeur de Stanley Milgram, une expérience psychologique menée dans les années soixante qui permet d’évaluer le degré d’obéissance à l’autorité. Car personne du public n’a proposé un peu d’argent contre une non-signature. Jean-Luc Farquet, en parfaite victime des inégalités rentre donc avec une triste récolte auxquelles les taxes s’appliquent. Système oblige.

Alors, comment soulager le monde, faute de le sauver ? David Valère propose de mettre en avant une solution : l’idéal. Celui de l’interne de médecine et son dispensaire, celui de l’avocat en archétype moyenâgeux sauvant la veuve et l’orphelin. Suivant la philosophie de Russell, il semble que cette générosité des vertes années se heurte à la réalité économique qui transforme rapidement le dispensaire en clinique privée et une étude pour une clientèle veuve ou orpheline soit, mais à un taux horaire confortable. Êtres veuf ou orphelin étant démocratique. Le comédien conférencier rentre penaud dans les rangs. Véridique et intime.

Ce qui ressemble à une conférence est bien un spectacle. On y rit, on y sourit, on s’étonne, on se questionne. Car, la personne type évoquée dans la pièce est bien l’homme du commun soumis pour Russell à ceci : « Il existe deux sortes de travail : la première consiste à déplacer une certaine quantité de matière, la seconde consiste à demander à quelqu’un d’autre de le faire. La première est désagréable et mal payée ; la seconde est agréable et hautement payée.» Quelque chose d’universel.

Dès lors, il faut s’en sortir. Russell, rejoignant Paul Lafargue (auteur du Droit à la Paresse) propose l’oisiveté que l’on connaît mieux aujourd’hui sous le nom de : chiller. Quatre heures de travail par jour est bien suffisant selon l’auteur britannique. Cette modestie de l’ouvrage demandant une vie modeste, et si vous en voulez plus… Jean-Luc Farquet, en professeur d’économie convaincant et pertinent, démontre sur son flipchart, au moyen d’une comptabilité qui tient du carnet du lait, comment le système du grand capital gagnera toujours.

Tout au long du propos de Russell et de ce spectacle, le travail rejoint son étymologie, soit venant de tripalium, un instrument de torture utilisé par les Romains pour punir les esclaves rebelles. Le travail comme torture au pire, comme banalité utile ou un ennui au mieux. C’est ici que le spectacle rejoint son début, car l’enthousiasme à propos du travail par ceux qui se sont exprimés n’était pas des plus vifs.

Que faire alors face à cette fatalité pour ne pas se perdre ? Peut-être lire La plus que vive de Christian Bobin.

Une bonne conférence-spectacle parfois un peu longue comme toute conférence, à propos des damnés de la terre sous une forme plus actuelle : Bouchon, Boulot, Netflix.

Jacques Sallin

Infos pratiques :

Eloge de l’Oisiveté, d’après Bertrand Russell, du 24 novembre au 11 décembre 2022, au Théâtricul.

Conception : Eric Salama, Jean-Luc Farquet, David Valère

Mise en scène : Eric Salama

Avec Jean-Luc Farquet et David Valère

https://theatricul.net/12778-2/

Photos : © Isabelle Meister

Jacques Sallin

Metteur en scène, directeur de théâtre et dramaturge – Acteur de la vie culturelle genevoise depuis quarante ans – Tombé dans l'univers du théâtre comme en alcoolisme… petit à petit.

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