Combien faut-il mettre de grains de sel dans un œuf ?

« Six, huit, dix, par les nombres pairs… Comme les médicaments par les nombres impairs… »[1]  Dans son théâtre de Carouge, l’inépuisable Jean Liermier recrée l’ultime pièce de Molière portée par un Argan criant de vérité en la personne du sublime Gilles Privat. La mise en scène, mariant classicisme et appuis de jeu contemporains, fait la part belle au fond actuel du propos, soit la critique d’une certaine médecine qui aurait tout intérêt à nous rendre malade.

Paris, vendredi 17 février 1673. Quatrième représentation du Malade imaginaire. Jean-Baptiste Poquelin, alias Molière, joue l’hypocondriaque Argan. Après avoir fait ses comptes d’apothicaire, contrôlé des ordonnances, débattu des bienfaits de la médecine et reçu quelques menus (…) clystères, il va mourir. Pour de vrai. Il a 51 ans. Un artiste est mort, un génie est né.

Genève, vendredi 25 novembre 2022. J’accompagne mon fils chez le médecin pour un problème de cheville alors que nous venons d’aller voir le spectacle. Nous nous retrouvons face à une blouse blanche qui prend le temps de boire son café en nous faisant patienter dix minutes. Puis qui nous assène un diagnostic en soulignant d’un ton péremptoire : « Je sais que cela ne vous plaît pas mais c’est la vérité ! » Nous nous regardons et avons de la peine à ne pas éclater de rire devant ce Diafoirus des temps modernes. Molière, quel visionnaire.

Carouge, mardi 22 novembre 2022. Soir de première. Nous avions laissé Gilles Privat dans le génial Presque Hamlet. Nous le retrouvons ce soir-là tout aussi fantastique de précision et de naturel, passant d’un monstre du Théâtre à l’autre comme on passe de la chambre au cabinet des toilettes… Molière, Privat et Liermier, ce sont les Messi, Suarez et Neymar du plateau, le meilleur alliage possible sur une pelouse scènique. Et une certitude que ce trio barcelono-sarde inscrit à chaque but artistique un peu plus le Théâtre comme une grande œuvre politique, celle qui affirme que ce qui vient du passé nous aide à penser notre présent et rêver notre avenir. Le Théâtre pour s’inscrire dans une Histoire. Comme dit le directeur des lieux en parlant de l’importance des textes fondateurs : « L’encre n’est pas tout à fait sèche…  » Profitons-en.

La fable de cette comédie dramatique est connue : Angoissé, Argan se pense malade. La présence des médecins – bonimenteurs de leur état – le rassure au point où il pense marier sa fille aînée à l’un deux. Celle-ci est bien entendue amoureuse d’un autre. Les Fleurant, Purgon et autres Diafoirus, père et fils, enserrent leur emprise sur le patient. Et, cerise sur le gâteau, sa marâtre de femme n’attend que sa mort pour toucher l’héritage. Seul son philosophe de frère, Beralde, essaie de développer l’esprit critique de notre malade, aidé en cela par l’impertinente servante Toinette. C’est le théâtre de la vie, une fiction violente et légère qui permettra de mettre à jour une certaine vérité sans toutefois guérir complètement Argan.

La souffrance d’Argan dit-elle quelque chose de la nôtre ? À l’évidence. Pris dans le courant de nos jours, il y a de quoi psychosomatiser. Quel monde allons-nous laisser à nos enfants ? Quels enfants allons-nous laisser au monde ? Comment réenchanter la vie, donner de l’espoir ? Bien sûr en riant de soi, nous rappelle encore et toujours Molière. « L’humour, c’est mettre de l’espace là où on pense qu’il n’y en a plus. »[2] Rire et penser… Alors comment remettre de la pensée dans nos quotidiens saturés par la novlangue de la digitalisation des rapports sociaux ? Peut-être en stoppant, l’espace d’une représentation, la frénésie ambiante. Aller s’asseoir dans le cocon rouge et noir de son fauteuil de théâtre et s’accorder une parenthèse d’intelligence. La langue de Molière, comme celle de tant de grands auteurs, est un catalyseur de réflexion. Se nourrir de mots c’est s’enrichir d’idées, de perspectives, développer son esprit critique et ainsi ouvrir le champ des possibles. Dario Fo résumait le pouvoir de la langue avec cette assertion définitive : « L’ouvrier a 300 mots pour parler, le patron 1000. C’est pour cela qu’il est patron »[3]. Aller au théâtre, c’est prendre soin de soi.

Le malade imaginaire ne l’est peut-être pas tant que cela. Il est profondément humain. Humain à ne plus savoir qu’en faire. Et il a peur de mourir comme tout un chacun·e. Hier, aujourd’hui, demain. La mort rôde partout, toujours. Pandémie ou pas. Et les médecins sont souvent ses complices surtout quand, comme chez Molière, il suffirait du vêtement pour faire le métier. Il existe toutefois un médicament qui, s’il ne guérit pas tout, ne ruine guère celui à qui on l’administre : le rire, donc. Et c’est l’antidote par excellence, celui qui traverse les siècles, pour pointer la prétention hypertrophiée de ces pseudos-docteurs qui masquent leur ignorance dans un langage vernaculaire ridicule. Comme le dit Béralde à l’acte III : « Toute l’excellence de leur art consiste en un pompeux galimatias, en un spécieux babil, qui vous donne des mots pour des raisons, et des promesses pour des effets. »

Et pourtant Argan, malgré ce qu’en pense son frère[4], est vraiment malade. En avance sur son temps, Molière met le doigt sur le cauchemar de nos angoisses. Jean Liermier, inspiré par le regretté Jean-Marc Stehlé, immense scénographe et acteur qui a travaillé avec les plus grands, a ainsi eu l’idée de matérialiser les délires fièvreux du malade en gigantesques marionnettes qui viennent le terroriser. Cette vision spectrale des docteurs qui montent dans les cintres du théâtre comme des ombres effrayantes hantant et broyant le malade non-compliant est un moment très fort. On sent bien où est le pouvoir… Et pourtant Argan est vraiment malade. Drogué aux médicaments (« Presque tous les hommes meurent de leurs remèdes… »[5]), il a – dixit le metteur en scène – pour principale maladie de s’en remettre aux médecins. Avec les effets iatrogènes[6] que l’on découvre grâce à l’ingénieuse mécanique du cabinet de toilettes qui permet de surprendre maintes fois Argan aux prises avec ses lavements. Le petit coin qui devient un lieu public… On se croirait dans un film de Buñuel[7]

Ainsi mise en scène facétieuse, scénographie raffinée et direction d’acteur·trice·s de luxe (l’une comme les autres) nous permettent tout au long du spectacle une lecture riche et à plusieurs niveaux de ce chef-d’œuvre théâtral. On est entre connaisseurs du Maître, cela se sent. Liermier est tombé il y a longtemps dans la soupe poqueline. Les détails sont nombreux, tant dans la reproduction des tableaux de médecins qui ornent le logis que dans la symbolique de certains choix : la porte barrée sur la chambre de la mère absente, les perspectives biaisées des murs disant sans le dire que quelque chose cloche dans ce monde-là, le lit d’hôpital pour souligner l’envahissement médical sans oublier les multiples performances des comédien·ne·s.

Jean Liermier reconnaît humblement sa fascination pour ce texte et la manière inouïe dont Molière convoque plusieurs fois le théâtre dans le théâtre pour faire surgir la réalité. Le paroxysme de ce procédé se joue lors de la double-mort d’Argan qui feint la fin pour mieux mesurer l’attachement de son épouse et de sa fille… À nouveau la mort et le rire dans le même mouvement existentiel. Et que dire du trouble qui nous prend lorsqu’Argan lui-même condamne Molière avec une diatribe prémonitoire : « Si j’étais que des médecins je me vengerais de son impertinence, et quand il sera malade, je le laisserais mourir sans secours. Il aurait beau faire et beau dire, je ne lui ordonnerais pas la moindre petite saignée, le moindre petit lavement ; et je lui dirais : « Crève, crève, cela t’apprendra une autre fois à te jouer à la Faculté ». »[8] C’est vertigineux quand on sait que celui qui prononça ces mots sur scène le 17 février 1673 n’avait plus que quelques instants à vivre…

Ainsi, depuis ce triste soir d’hiver entre le Palais-Royal et la rue Richelieu, 349 ans n’ont cessé de donner raison à Molière dans son plaidoyer pour la farce tragique de nos vies entre amour, maladie, médecine et mort. Et c’est une piqûre de rappel vivifiante que toute l’équipe de Carouge nous offre avec cette reprise classique, moderne, essentielle.

Stéphane Michaud

Infos pratiques :

Le Malade imaginaire, de Molière, au Théâtre de Carouge du 22 novembre au 18 décembre 2022.

Mise en scène : Jean Liermier

Avec Madeleine Assas, David Casada, Jean-Pierre Gos, Sabrina Martin, Jacques Michel, Gilles Privat, Marie Ruchat, Raphaël Vachoux

https://theatredecarouge.ch/spectacle/le-malade-imaginaire/

Photos : © Carole Parodi

[1] Le Malade imaginaire, acte II, scène 9.

[2] Sogyal Rinpoché

[3] Farce de Dario Fo datant de 1977

[4] « J’entends, mon frère, que je ne vois point d’homme qui soit moins malade que vous, et que je ne demanderois point une meilleure constitution que la vôtre. Une grande marque que vous vous portez bien, et que vous avez un corps parfaitement bien composé, c’est qu’avec tous les soins que vous avez pris, vous n’avez pu parvenir encore à gâter la bonté de votre tempérament, et que vous n’êtes point crevé de toutes les médecines qu’on vous a fait prendre ». Acte III, scène 3

[5] Acte III, scène 3.

[6] Quand le remède est pire que le mal…

[7] Le fantôme de la liberté (1974).

[8] Acte III, scène 3.

Stéphane Michaud

Spectateur curieux, lecteur paresseux, acteur laborieux, auteur amoureux et metteur en scène chanceux, Stéphane flemmarde à cultiver son jardin en rêvant un horizon plus dégagé que dévasté

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