Se mettre Au Parfum avec trois piécettes

En guise d’ouverture de saison, La Parfumerie propose la troisième édition d’Au Parfum : trois courtes pièces mêlant mots et musique. De la poésie sonore pour débuter en douceur qui sert de tremplin pour jeunes musicien·ne·s et comédien·ne·s.

Adieu au bus

Avec Lucien Thévenoz, Alice Thévenoz et Cyan Huescar, place tout d’abord à une cérémonie d’adieu à une ligne de bus dans 31 Requiem 33. Rapidement, l’hommage se transforme en histoire fantasmée, dans un monologue à trois voix. Il y est question des personnes qu’on croise régulièrement dans le bus : la petite vieille et son chien, le mendiant, l’étudiante avec son casque rouge sur les oreilles…

Cette première pièce sonne comme une ode à l’humanité et à sa complexité, où l’on en apprend plus sur des personnes que l’on ne fait que croiser, mais dont l’histoire est bien plus profonde qu’on ne le pense. Et l’on se prend à rêver, à fantasmer leur vie et un dernier trajet de bus inattendu. 31 Requiem 33, c’est aussi un message contre la privatisation de tout, latente, mais qui arrive déjà par endroits. Une volonté de liberté, pourrait-on dire. On apprécie particulièrement l’ambiance sonore, avec ces trois voix qui se répondent ou s’accordent. Dans ce requiem moderne, beaucoup d’astuces sont employées pour figurer les différents sons, comme la brosse à dents électrique qui devient moteur de motos. Les loop s’enchaînent pour montrer le côté sombre de la cérémonie, avant de monter en puissance pour fantasmer l’accélération et la fin de la riche histoire de cette ligne de bus imaginaire. Fort.

Métaphore de la communication

Place ensuite au duo composé de Dorian Giauque et Estelle Benaïch, dans Beaucoup de bruit pour lien. Le ton est donné dès le titre : il y aura beaucoup de jeux de mots dans cette pièce métaphorique. On y raconte diverses manières d’exprimer ou non ses sentiments et les non-dits, notamment au sein du couple. Le tout en trois temps : façon jeu télévisé, puis à l’aide d’une palette de sons pour enfants (comme dans ces livres où un son accompagne l’image si on appuie sur le bon bouton)… ou encore dans une discussion où les pensées sont pressées comme une orange et le tiroir de la charge mentale ouvert…

Ici, on retient l’imagination débordante des deux protagonistes : à l’heure où l’on peine à communiquer et à exprimer ses sentiments, iels y parviennent par divers biais. On pourrait résumer ce spectacle comme une ode à la communication. Une fois qu’iels ont pu parler, se dire ce qu’iels avaient sur le cœur, tout paraît plus simple, plus léger. C’est aussi l’occasion d’expérimenter différentes manières d’aborder des sujets difficiles dans le couple : l’ennui, la lassitude, l’inquiétude pour les problèmes de l’autre, la volonté de régler les choses de son côté au lieu de le faire ensemble… Tout ce qui pèse finalement sur le quotidien et peut avoir des conséquences sur le reste. Mention spéciale à l’introduction façon jeu télévisé, avec des phrases types complètement revisitées par une impressionnante succession de jeux de mots ! Mais on pourrait aisément caser tout le reste dans notre coup de cœur, tant Beaucoup de bruit pour lien est un petit bijou d’écriture, plein de finesse et d’humour pour un propos pourtant sérieux.

Faire résonner Musset autrement

Alfred de Musset est un brillant dramaturge, cela on le sait. Ce qu’on sait moins en revanche, c’est que ses mots, sous une forme qui peut paraître désuète, demeurent intemporels. C’est ce que se proposent d’illustrer Eliot Brader et Victoria Duquesne, accompagné·e·s par la musique live de Thibault Duquesne. Ou quand la langue si fine de Musset résonne dans une ambiance moderne.

Les voilà donc qui s’attaquent à la scène 5 de l’acte II de On ne badine pas avec l’amour… dans une boîte de nuit ! On vous dira simplement qu’il y est question d’amour et d’une histoire manquée. Nul besoin de détailler plus que cela. Car ce qui nous intéresse ici, c’est la façon dont le trio fait résonner les mots, avec la musique. En plein centre de l’espace, le musicien habille véritablement cet espace, à l’aide de ses sons electro et de sa guitare ! Des grosses basses de la boîte de nuit, il passe à la douceur d’un moment de nostalgie en un claquement de doigts, avant de transmettre toute la colère et la frustration de Perdican dans la puissance de sa musique. Et nous de réfléchir autrement aux mots du dramaturge, tant la musique parvient à leur donner une autre teinte, un autre sens. Tout résonne alors différemment à nos oreilles, à l’aune des relations d’aujourd’hui. Comme pour nous rappeler que l’amour, et toutes les émotions qu’il induit, est intemporel. À méditer…

« Mais il y a au monde une chose sainte et sublime, c’est l’union de deux de ces êtres si imparfaits et si affreux. On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière ; et on se dit :  » J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois, mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice créé par mon orgueil et mon ennui. » [1]»

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Au Parfum 2022, du 15 au 25 septembre 2022 à La Parfumerie.

31 Requiem 33 de Lucien Thévenoz, Alice Thévenoz et Cyan Huescar

Beaucoup de bruit pour lien de Dorian Giauque et Estelle Benaïch

On ne badine pas avec l’amour par Eliot Brader, Victoria Duquesne et Thibault Duquesne

https://www.laparfumerie.ch/evenement/au-parfum-2022/

Photos : © Aline Zandona

[1] Alfred de Musset, On ne badine pas avec l’amour, Acte II, Scène 5.

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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