Silences et cris des corps
La quatorzième édition du festival C’est Déjà Demain s’est terminée ce week-end. Nous vous proposons une plongée dans la soirée du vendredi 24 avril, au Loup, où étaient présentés trois projets autour d’une thématique commune : les corps des femmes.
Accueilli-es dans le foyer du théâtre par Julie Gilbert, nous découvrons le programme de la soirée, et la particularité de la programmation du Loup au sein de ce festival qui se déroule également aux Scènes duGrütli, à la Maison Saint-Gervais et à l’Abri. Ici, trois propositions, trois maquettes, trois ébauches, trois étapes de travail – et non des spectacles achevés – seront présentés au public. Une singularité saluée et louée par l’ensemble des acteurices de cette soirée dans les interviews que vous proposait Fabien Imhof en amuse-bouche du festival.
talk show plastique – Mezzanine Productions / Diane Albasini
20h00, les portes s’ouvrent sur la première présentation, une étape de travail, de Mezzanine Productions : talk show plastique. La scénographie, que nous découvrons, évoque immédiatement autant un plateau télé, que le lieu d’un shooting photo ou encore les dessous des tournages des vidéos qui envahissent nos quotidiens sur les plateformes des réseaux sociaux. Pour sa première mise en scène, la comédienne Diane Albasini, également au plateau avec Judith Goudal et Laure Aubert, nous emmène dans l’émission canadienne Tout le monde en parle, de septembre 2007. Ce jour-là, est invitée l’autrice Nelly Arcan pour la présentation de son troisième et dernier roman A ciel ouvert. Tour à tour, les comédien-nes jouent, et rejouent, cette scène, cette archive, interprétant le présentateur, son complice, et l’autrice. Par plusieurs procédés, la mise à distance – en jouant le fait de jouer – ou encore la modulation et la répétition de certains passages, les trois comédien-nes mettent en lumière toute la violence, et tous les mécanismes en jeu pour humilier, publiquement, sous les rires complices de téléspectateurices, l’autrice, réduite à son corps, à sa robe, à des citations sorties de leur contexte, sous le regard satisfait des deux présentateurs dont les corps – jambes écartées – se complaisent dans une auto-satisfaction, que les mécanismes de jeu pointent, à très juste titre, du doigt. Aux rires de téléspectateurices enregistrés se superposent d’autres rires, ceux grinçant et gênés des spectateurices présent-es au Loup ce soir-là. À la suite de cette émission, Nelly Arcan écrira deux nouvelles, La robe et La honte. Elle se suicidera en 2008. Dans son œuvre elle dénonce les diktats du paraître et de la séduction, utilisant parfois la forme de l’autofiction comme dans Putain et Folle ou celle du roman dans A ciel ouvert.
Avec justesse, et intelligence, cette proposition de Diane Albasini permet à la honte de changer de camp ! Et à rendre femm-age à un nombre beaucoup trop élevé d’artistes, de femmes connues ou anonymes, aujourd’hui, encore victimes de sexisme. On sort ému-e, en colère, triste, tout sauf indifférent-e, et avec l’envie de découvrir ou redécouvrir l’œuvre de cette autrice qui disait : « Qu’une image vaille mille mots n’était pas tout à fait juste. Il fallait plutôt dire qu’une image pouvait anéantir mille mots »

Page blanche – Cie Bêtes de scène / Enora Cini
Les émotions sont déjà fortes et puissantes, et la soirée ne fait que débuter. Après une courte pause, dans le foyer du théâtre, le public prend à nouveau place dans la salle pour Page blanche, travail de fin de Bachelor à la Manufacture d’Enora Cini. Changement de décor. Le plateau nous apparaît soudain dépouillé. Immense. Et vide. Une chaise, recouverte de vêtements, et d’une perruque. À côté une paire de chaussureset un sac. Silence. Soudain, au fond de scène la porte s’ouvre, et Enora fait son entrée. Énergique. Le corps est porté par une musique de type techno, répétitive et forte. Nous sommes face à une puissance débordante. Le vide disparaît par cette présence. La chorégraphie incarne ce corps – celui d’Enora – dans une sexualisation – presque jusqu’à une forme d’absurdité – de celui-ci, tout en se jouant de la provocation. Aucun mot, si ce n’est ceux projetés sur le mur du fond de la salle. Des insultes. Des paroles qui collent à la peau, pour dire à ce corps, qu’il ne ressemble pas, qu’il ne correspond pas à ce que la société voudrait qu’il soit. Suite au silence criant du corps, Enora se dirige vers la chaise, et contraint et dissimule le corps dans les vêtements. La silhouette change. L’énergie n’est plus la même. Et émerge la voix. Voix intérieure ? Voix de la société ? Voix des injonctions ? Voix qui juge. Compare. Qui lisse. Qui dit un corps maintenu. Plus rigide. L’envie, le désir, la quête ? Faire du corps une page blanche, libéré des insultes, mais également vides, et presque mortifère. Recouvert-esdevant nous de peinture blanche, le visage, les mains, rappellent la feuille blanche mais aussi le squelette – les os à la surface de l’épiderme.
Dans ce seule-en-scène, où le monstrueux côtoie l’absurde, Enora magnifiquement arrive avec justesse à mêler drôlerie et gravité. Et nous invite à vivre nos corps, et les histoires qu’ils renferment, avec vivacité et liberté.

Ping Pong Théorie (maquette) – Compagnie Sillage / Naïma Perlot-Lhuillier
La soirée va bientôt s’achever, mais il nous reste encore une présentation à découvrir. Après une courte pause, nous rentrons à nouveau dans la salle du Loup pour découvrir une première maquette de Ping Pong Théorie dont le titre nous évoque, à l’oreille, le célèbre ouvrage de Despentes, King Kong théorie. Depuis notre dernière venue, il y a une quinzaine de minute, le dispositif scénique a encore changé et nous surprend. Le rapport scène-salle est totalement chamboulé. La compagnie Sillage nous invite à une expérience quadrifrontale. Souligné-es par la lumière qui les révèle, les quatre comédien-nes, Angèle Arnaud, Emilie Cavalieri, Mathis Josselin, Dylan Poletti, sont assis-es au cœur du public. Iels seront les voix et pensées intérieures, polyphoniques, de Furb. Une humaine. Une femme. Qui sexe. Il y a ce qu’elle pense. Ce qu’elle n’ose pas dire. Il y a ses peurs. Le passé. L’évènement. L’image qu’elle ne souhaite pas donner d’elle-même. Il y a devant nous un espace vide carré dessiné par les gradins qui l’entourent. Il y a les autres personnes du public que nous pouvons voir, et qui peuvent nous voir. Ce dispositif particulier, qui met à nu une parole, une pensée, au cœur d’un instant doublement intime, parce qu’il s’agit d’une intimité entre deux corps, mais surtout parce que nous sommes en présence d’une pensée sans filtre, sincère et authentique, nous place dans la position du regardant regardé. C’est tendre. Poétique. Drôle. Mais aussi grave et terrible. Dans une forme qui laisse aussi une place aux rires, des thématiques fortes sont abordées : les violences, le vaginisme, le consentement… C’est l’histoire d’une frustration. De silences. Mais aussi d’une quête.
Si ce soir-là seulement un tiers du texte nous a été présenté, nous sortons de la représentation non pas frustré-es mais avec l’envie de découvrir la suite.
Cette soirée, qui contenait en son cœur (qui bat fort) la thématique des corps des femmes, nous a invité-es autour de trois histoires à faire entendre les silences pleins de bruit de nos corps.

Charlotte Curchod
Infos pratiques :
talk show plastique – Mezzanine Productions / Diane Albasini
Vendredi 24 avril, 20h / Samedi 25 avril, 22h / durée 45 min au Théâtre du Loup.
Jeu Judith Goudal, Laure Aubert, Diane Albasini ; Adaptation et mise en scène Diane Albasini ; Regards extérieurs Lou Ciszewski, Mathias Brossard, Jade Albasini ; Éléments scénographiques Aline Sansonnens ;Coproduction Théâtre du Loup ; Soutiens Service de la culture du canton du Valais, Espace Amaretto, Fondation suisse des artistes interprètes SIS, Fondation Ernst Göhner ; Remerciements Tamara Bacci (Scènes du Grütli), Dorian Dessimoz, Maison St-Gervais, Mélissa Merlo, Manon Monnier, Christine Muller, Alice de Preux, Delphine Schnydrig, Céline et Raphaèle Squaratti
Photo : ©Delphine Schnydrig
Page blanche – Cie Bêtes de scène / Enora Cini
Vendredi 24 avril, 21h / Samedi 25 avril, 21h / durée 45 min au Théâtre du Loup
Jeu, mise en scène, scénographie, écriture Enora Cini ; Regard extérieur Oscar Gomez Matta, Mathis Josselin ; Soutiens Ville de Genève, Loterie Romande
Photo : ©Grégory Batardon
Ping Pong Théorie (maquette) – Compagnie Sillage / Naïma Perlot-Lhuillier
Vendredi 24 avril, 22h / Samedi 25 avril, 20h / durée 45 min au Théâtre du Loup.
Mise en scène Naïma Perlot-Lhuillier ; Jeu Angèle Arnaud, Emilie Cavalieri, Mathis Josselin, Dylan Poletti ; Collaboration artistique Angèle Arnaud ; Création son Ritz ; Soutiens Ville de Genève, Loterie Romande, Corodis
Photo : ©Naïma Perlot-Lhuillier
https://theatreduloup.ch/spectacle/cest-deja-demain-14/
https://saintgervais.ch/spectacle/cdd-une-nuit-blanche/
https://grutli.ch/c-est-deja-demain-14/
https://labrigeneve.ch/programme/c-est-deja-demain-14
Affiche : ©Dual Room
