On ne guérit pas d’être violée – Fuck Catharsis, le retour
La Comédie a accueilli The Brotherhood, le second volet de la trilogie autour du viol de la performeuse sud-américaine Carolina Bianchi. Là où l’intensité dramaturgique du premier épisode nous subjuguait, parfois même jusqu’à la nausée, cette deuxième partie souffre de la comparaison. Moins intenses, très verbeux et souvent convenus dans le fond, les plus de trois heures de spectacle nous plongent dans un labyrinthe obsessionnel de la violence masculine et du traumatisme féminin.
Il y a deux ans, nous avions laissé Carolina Bianchi extenuée, vidée, au bout de sa vie. En effet, la performeuse brésilienne, dans son précédent opus, ingérait sur scène du GHB pour faire vivre au public une expérience inqualifiable de viol en direct. Le spectacle se terminait lorsque l’artiste, chancelante et soutenue par sa troupe, revenait à elle pour saluer un public médusé.
Cette deuxième partie s’ouvre donc là où la première finissait. Dans un des trois prologues du spectacle (!), la femme violée émerge des limbes hallucinants de la violence et doit bien continuer à vivre. À cette première image s’accole celle du purgatoire, de cet entre-deux entre la vie et la mort. Elle pensait mourir d’avoir été abusée sexuellement mais voilà qu’il faut encore exister. Alors Carolina Bianchi pose cette question : Si je reviens à la vie après avoir été violée, que faire de ce corps ? Elle ne trouvera dès lors pas d’autres moyens de soigner sa légitime obsession que de nous engluer avec elle dans un chemin de croix sans fin autour du viol et de ses conséquences.

Après un autre prologue où un père portant son fils bébé dans ses bras lui prédit le pire, la focale du spectacle est donc rapidement posée sur l’homme qui va occuper le lieu du théâtre pour faire perdurer sa domination et la violence. L’hypothèse de Bianchi est que les agresseurs bénéficient de mesures de protection grâce à l’appui des institutions faites par les hommes pour les hommes. Et qu’il existe donc une fraternité tacite qui accapare le pouvoir artistique et mésestime la sororité quand elle ne la disloque pas avec leurs queues demi-molles. Et cette brotherhood remonte aux sources de la civilisation. Comme à son habitude, la performeuse convoque alors sur scène des histoires de mythologie et de culture pour solidifier son propos. Depuis Perséphone, jouet sexuel d’Hadès et de Zeus jusqu’au tableau de Rubens montrant l’enlèvement de Prosperine, représenté sur un grand tulle qui s’envole élégamment, le propos à charge contre la gent masculine est évidemment manifeste et le visuel d’ouverture est très beau.
Arrive un grand entretien entre Carolina Bianchi et un célèbre metteur en scène allemand, double théâtral du génial et abominable chorégraphe flamand Jan Fabre, archétype du masculiniste qui ne dit pas son nom. Dans une mise en abîme troublante brouillant les frontières entre fiction et réalité, l’homme dit connaître, apprécier et respecter le travail artistique de la performeuse. On pressent toutefois assez vite dans ses propos quelque chose de condescendant qui irrite son vis-à-vis féminin. Le grand démiurge ne serait-il pas un vil agresseur de plus, protégé par des structures organisées autour de ladite fraternité masculine ? Avec ironie, Carolina Bianchi va alors réagir aux propos implicitement misogynes de l’homme avec un non-verbal explicite et drôle. Peu à peu, le piège de l’aveu se referme sur l’impuni qui se voit obligé de dire qu’il multiplie les relations sexuelles grâce à son statut. La façade se lézarde et, quand la performeuse lui propose de baiser sur scène, celui-ci s’exécute… avant de se suicider. Que faut-il en penser ?
On ne sait pas trop. Comme on ne sait pas trop quoi penser de cette succession de scènes anxiogènes qui s’étirent en longueur sans transitions claires entre elles. Carolina Bianchi a beaucoup de choses à dire et, ça tombe bien, elle a la plume facile et brillante. Mais trop d’info risque de tuer l’info. Sur un ton récitatif, elle scande aussi sa performance d’extraits de poésie quelque peu abscons. À noter qu’elle s’exprime en portugais et que tout cela est sous-titré pour rajouter à la complexité de l’ensemble. On a parfois la sensation d’assister davantage à une cérémonie mystico-païenne d’invocations diverses qu’à un spectacle de théâtre. Affranchie de tenir un quelconque rythme, l’artiste-phare de la production prend le temps qu’elle veut et le public en otage volontaire lors de cette plongée sans fond dans les marasmes des démons de l’abusée.

On voit l’entracte arriver comme la lumière au bout du tunnel. Brève lueur de quinze minutes puisqu’il faut bien retourner accompagner les douze travaux d’Herculina Bianchi. Au début de la seconde partie, on croit enfin tenir un fil conducteur avec cette grande tablée d’hommes qui mettent le nez dans les cinq cents pages d’écriture de notre performeuse de choc sur le viol et la violence. Mais les voilà à lire longuement des bribes éparses qui ont tendance, entre témoignages et statistiques, à souligner le dégoût de l’acte d’abus. L’un d’eux finira même par vomir sur scène… Bien qu’on pressente que cet équipage testostéroné exerce un pouvoir de censure sur les écrits de la femme – certains étant jugés trop brutaux… –, on se perd alors encore une fois au niveau du signifiant de l’ensemble, comme si le patchwork de la créativité prenait le pas sur le tapis persan d’une dramaturgie un tant soit peu cohérente.
Piercing sur le téton, nous voici maintenant à subir une troupe de mâles latinos se bizutant allégrement. Dans une éructation mi-dansée mi-combattive, ils finiront sexe à l’air lors d’une soirée techno décadente où tout ce beau monde jouira d’éjaculer sur Carolina Bianchi endormie sous l’effet de la drogue. À nouveau, que faut-il en penser si ce n’est le consternant constat de l’abjection masculiniste lorsque nos tristes couilles prennent le dessus sur tout le reste ? On pense alors au dicton « Qui s’y frotte s’y pique » et on comprend que la morale de l’histoire sous-entend que celles qui s’opposent au pouvoir inique des hommes finissent punies d’une manière ou d’une autre.
On arrive soulagés et perplexes à la fin de ce réquisitoire contre la toute-puissance patriarcale. On ne sort pas indemne de ce piège halluciné. Si notre présence était certes indispensable pour voir l’horreur en face et témoigner d’une solidarité avec toutes celles qui essaient de se reconstruire, diantre que cette croisade contre la violence masculiniste fut aussi longue que nécessaire. Mais peut-être est-ce là aussi un passage obligé pour faire bouger les consciences et déconstruire cet homme qui pourra demander pardon en acceptant que c’est le système lui-même qui reproduit, entretient et banalise les violences sexistes et sexuelles.
Stéphane Michaud
Infos pratiques :
The Brotherhood – trilogie Cadela Força – Chapitre II de et avec Caroline Bianchi et Cara de Cavalo, à la Comédie de Genève du 24 au 27 avril 2026.
Mise en scène : Caroline Bianchi
Avec Carolina Bianchi, Chico Lima, Flow Kountouriotis, José Artur, Kai Wido Meyer, Lucas Delfino, Rafael Limongelli, Rodrigo Andreolli, Tomás Decina.
https://www.comedie.ch/fr/trilogie-cadela-forca
Photos : © Luisa Callegari et Mayra Azzi

