Les réverbères : arts vivants

Ivanov ou le mal (tragi-comique) du siècle

À l’heure où la Russie remplit tristement une partie de l’actualité médiatique, le Théâtre de Carouge vibre des mots d’un des plus grands dramaturges russes : Anton Tchekhov. Dans Ivanov, pièce de jeunesse aussi radicale que comique, on parle de dettes, de mariage mixte, de dépression, de fantômes… et même de chouette. Rencontre avec cet anti-héros jusqu’au 10 mai ! 

Ivanov (Nicolas Bouchaud) est un homme ordinaire, dans la Russie centrale de la fin du XIXe siècle. Propriétaire terrien, il incarne une petite bourgeoisie qui vivote entre combines, emprunts et récoltes. Sa femme, Anna Pétrovna (Norah Krief), est d’origine juive. Par amour pour lui, elle a renié sa religion, renoncé à sa fortune… avant d’être bannie par ses parents. Cinq ans plus tard, c’est le désamour. Les affaires d’Ivanov sont au plus mal : il doit de l’argent à ses amis, dont Lébédev (Zakariya Gouram), le père de la belle Sacha (Charlotte Issaly) et mari de la redoutable Zinaïda (Catherine Vinatier). Cette dernière entend bien récupérer le magot prêté !  

De fil en aiguille, de désillusions en coups de blues, Ivanov s’éloigne de sa maison, où tout l’insupporte – son oncle misanthrope, le comte Chabelski (Christian Esnay) ; le roublard Borkine (Frédéric Noaille), qui l’aide à gérer ses propriétés ; Kossykh (Yanis Bouferrache), l’employer des impôts… et surtout, le médecin de sa femme, le jeune Lvov (Gulliver Hecq). C’est qu’Anna Pétrovna, qu’Ivanov délaisse pour s’encanailler avec des femmes aussi séduisantes que la veuve Babakina (Jisca Kalvanda), est atteinte de tuberculose. Elle n’en a plus pour longtemps. Amoureuse d’Ivanov, Sacha se persuade qu’elle seule peut le sauver du mal qui le ronge. Prête à tout pour lui, elle lui propose le mariage. Mais Ivanov, loin du héros qu’elle idéalise, se révèle avant tout un homme qui doute, car il ne comprend RIEN à ce qui se passe à l’intérieur de lui-même. 

Foisonnement tragi-comique 

À priori, l’intrigue d’Ivanov se veut à la fois tragique et politique. Ce serait lui rendre bien peu justice ! Écrite en seulement dix jours, c’est la première grande pièce de Tchkekov… qui n’a alors que 27 ans. Jouée pour la première fois le 19 novembre 1887, la pièce ne remporte cependant pas les suffrages – trop embrouillée, trop éloignée des conventions théâtrales de l’époque. Qu’importe ! Le dramaturge la réécrit, ce qui lui permet de triompher sur scène deux ans plus tard.  

Ce détail d’histoire littéraire est d’importance, comme l’explique le metteur en scène Jean-François Sivadier : « Il y a deux versions [d’Ivanov] : une qui est plutôt une comédie, et l’autre plutôt un drame. Dans notre travail, nous allons essayer de jongler entre les deux versions, traduites par Françoise Morvan et André Morkowicz1. » Le résultat se révèle ébouriffant. Les personnages s’apostrophent, se battent, claquent des talons, jouent les hypocrites, chantent, dansent, s’exclament avec grandiloquence… on se croirait dans un vaudeville de boulevard. Puis, soudain, les voix deviennent graves, presque chuchotantes. Anne Pétrovna, confrontée à la mort, met Ivanov face à ses inconséquences ; Ivanov lui-même se perd dans le vide intérieur qui menace de l’engloutir, sans savoir comment réagir face au dégoût existentiel qui l’agite. 

Entrer en empathie 

Décors et scénographie participent entièrement de cette dualité tragi-comique. Structuré par niveaux, le plateau figure tour à tour le bureau d’Ivanov, le salon de réception accueillant l’anniversaire de Sacha, la chambre de malade d’Anne Pétrovna, la chappelle où Ivanov et Sacha se marieront, une salle de banquet… Mais soudain, de grands voiles tombent du plafond, les lumières prennent des teintes spectrales – le cri lugubre de la chouette retentit. Au fil de la pièce, les personnages ponctuent également l’intrigue de musiques interprétées en direct au violon, chant, batterie ou encore piano. À la manière d’une bande-son de film, la musique augmente le sentiment d’immersion dans l’intrigue… sans pour autant jouer les seconds rôles ! Norah Krief interprète par exemple Tumbalalaika, une chanson juive ashkhénaze, dont les paroles en yiddish rappellent les origines juives d’Anne Pétrovna… mais aussi l’amour qu’elle porte à Ivanov. Dans un autre registre, les digressions musicales hilarantes de l’employer des impôts Kossykh, qui se perd volontiers en exposés sans fin sur Schubert, trouvent leur pendant musical lorsque Kossykh Yanis Bouferrache se met au piano afin de ponctuer certaines scènes. On se croirait presque devant un Chaplin, à l’époque où les musiques s’improvisaient en direct. 

Balloté du comique au tragique, le public entre ainsi d’autant mieux en empathie avec les protagonistes. On rit des magouilles de Borkine (qui a un petit air de Scapin), on s’insurge avec le comte Chabelski (dont grandiloquence bouffonne déconstruit le propos misanthrope, comme dans une excellente caricature), on s’indigne avec le médecin Lvov (qui n’aime pas le comportement Ivanov et le lui fait savoir), on s’inquiète pour la jeune Sacha (que le comportement de « sauveuse » pousse à s’oublier elle-même), on frémit face à l’acceptation d’Anna Pétrovna (car, face à la mort, elle ne reproche rien à Ivanov – constate, simplement, comme on le fait avec une vérité impossible à changer). Et, surtout, on entre dans la psyché labyrinthique d’Ivanov. 

Care et santé mentale 

Le propos d’Ivanov résonne également avec des préoccupations contemporaines, ce qui accentue l’immersion dans l’intrigue. Anti-héros, Ivanov est un homme désabusé, dégoûté de tout – des autres, mais surtout de lui-même. L’interprétation de Nicolas Bouchaud lui confère une voix fatiguée, des épaules voûtées malgré sa haute taille, des cheveux ébouriffés. Ses habits sont froissés, comme si son mal-être intérieur s’exprimait par une négligence extérieure. La gestuelle qu’il adopte l’inscrit en décalage avec des personnages flamboyants de ridicule (comme le comte ou Borkine), hautains et arrivistes (comme la veuve Babakina) ou honnêtement intègres (comme le médecin Lvov). Face à elles et eux, Ivanov n’est qu’une coquille vide. Dans le ton de sa voix ou l’expression de son visage, on perçoit l’indifférence qu’il éprouve pour les gens comme pour les situations qui l’entourent. Tout lui est égal. Les paroles que Tchekhov lui attribuent redoublent encore cette impression : il tourne en boucle, sans savoir de quelle manière sortir du marasme… sans parvenir à verbaliser ce marasme.  

À sa manière, Ivanov incarne un mal qui nous semble bien actuel – quoiqu’il soit difficile de mettre une seule étiquette dessus. Dépression ? Burn-out ? Sûrement un peu des deux, associés à une incapacité à verbaliser ce qu’il vit au niveau intérieur, un peu comme si son statut d’homme, de propriétaire terrien, de séducteur et d’époux ne l’avait pas préparé à mettre des mots sur ce nouveau vécu. Face à lui, Anna Pétrovna et Sacha, les deux femmes qui l’aiment, sont tournées du côté du care et de la verbalisation des sentiments : ce sont elles qui tâchent de révéler ce qu’il ressent, qui veulent y apporter une solution en essayant de le comprendre. Hélas, leurs efforts se révèlent vains – ce qui en dit, en filigrane, suggère une lecture plus politique (voire militante) d’Ivanov. Est-ce aux femmes d’endosser, au sein d’un couple ou d’une amitié, la charge mentale du care, d’un point de vue physique comme psychique ? La pièce se garde bien de répondre clairement, laissant à chacun-e le soin de tirer ses propres conclusions.  

Les Ivanov sont peut-être plus nombreux qu’on le croit. 

Magali Bossi  

Infos pratiques :  

Ivanov, d’Anton Tchekhov (trad. Françoise Morvan et André Morkowicz), au Théâtre de Carouge du 21 avril au 10 mai 2026.  

Mise en scène : François Sivadier  

Avec Nicolas Bouchaud, Yanis Bouferrache, Christian Esnay, Zakariya Gouram, Gulliver Hecq, Charlotte Issaly, Jisca Kalvanda, Norah Krief, Frédéric Noaille, Agnès Sourdillon (les 21 et 22 avril), Catherine Vinatier (dès le 23 avril) 

https://theatredecarouge.ch/spectacle/ivanov/ 

Photos : © Jean-Louis Fernandez 

 

 

 

 

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé. Elle aime le thé et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Présidente de l’association La Pépinière, elle est responsable de son pôle Littérature. Docteure en lettres (UNIGE), elle partage son temps entre un livre, un accordéon - et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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