Sorry we missed you : pas de médaille pour les intrépides

Fidèle à ses convictions, Ken Loach écorche férocement le système avec ce drame de 2019 qui témoigne d’une réalité tristement répandue. Celle du surendettement menant à l’épuisement professionnel.

Ricky (Kris Hitchen) et Abby Turner (Debbie Honeywood) vivent avec leurs enfants Seb (Rhys Stone) et Liza Jane (Katie Proctor) dans la banlieue de Newcastle. Tandis qu’Abby ne compte plus les heures supplémentaires passées auprès des personnes âgées dont elle s’occupe, Ricky enchaîne les emplois précaires. Si l’amour règne au sein du foyer, il y a bien longtemps que les repas ne se prennent plus en famille, faute d’horaires, et c’est souvent seuls que le frère et la sœur passent leurs soirées.

Pour tenter de juguler la dette familiale, Ricky voit une opportunité de s’émanciper en devenant coursier indépendant pour le compte d’une firme de livraison de colis. Mais il découvrira bientôt que son travail acharné ne lui suffira pas à sortir la tête de l’eau. Bien au contraire.

Chercher le naturel

Ce qui frappe d’emblée dans les films de Ken Loach, c’est la simplicité apparente de la mise en scène et l’aspect spontané des prises. Cette caractéristique qui évoque davantage le genre documentaire, se traduit par des films au rendu très réaliste. Sorry we missed you n’échappe pas à la règle. La partition musicale qui sublime certaines pellicules percute ici par son absence tout au long de ce drame, dont la seule musique sera celle du moteur du véhicule de Ricky. Côté éclairage, les personnages prennent le teint que la lumière du jour voudra bien leur donner. Pas d’artifices dans ce long métrage comptant surtout des plans fixes et des recadrages. Comme souvent le casting est majoritairement constitué d’amateurs issus du cru. Et comme toujours, le pari de la sincérité fonctionne complétement avec ces personnages qui auraient pu former une vraie famille. Puisqu’il est tant épris de crédibilité, pourquoi Ken Loach tourne-t-il des fictions et pas des documentaires ? Peut-être pour donner plus de poids à son sujet en l’étoffant avec ses propres valeurs. Car la marque de fabrique du réalisateur ne s’arrête pas à sa façon de filmer…

Rendre justice

Militant de la première heure pour dénoncer les injustices sociales, Ken Loach n’a jamais lâché la garde et ce n’est certainement pas avec son dernier long-métrage que l’octogénaire britannique s’est assagi. Il y fustige les effets pervers de l’ubérisation du travail, un modèle économique apparu avec l’arrivée des nouvelles technologies. La thématique est actuelle et le film si brut qu’il casse par moment son homme tout comme son spectateur, témoin impuissant de l’épuisement de ce père prêt à tout pour sa famille. Car d’indépendant Ricky n’aura que le nom. En devenant chauffeur-livreur franchisé il n’acquerra aucune protection sociale, mais sera en revanche bel et bien exploité par la société qu’il représente. Autrefois refuge, sa famille qu’il n’a désormais plus le temps de voir continuera-t-elle à le soutenir ? Dès lors que tout se délite, est-t-il encore possible de conjurer le sort ?

Comme l’ensemble de la filmographie du réalisateur, Sorry we missed you livre une vision radicale d’un monde inégalitaire où l’on ne joue pas tous avec les mêmes cartes.

Il est question ici de Ricky, mais de My name is Joe (1998) à I Daniel Blake (2016) du même réalisateur l’histoire de base ne change au fond jamais vraiment. C’est celle d’un personnage malmené par la vie qui rencontrera de bonnes comme de mauvaises personnes, un peu à la manière d’un héros de conte de fée (à la différence notable que l’issue sera rarement optimiste). Son salut, s’il l’obtient, il ne le devra pas à l’État mais à ses propres ressources et à son réseau.

À force de défendre les laissés pour compte, le cinéma de Ken Loach n’est-il pas devenu répétitif par endroits ? Probablement oui, en particulier sur la forme, mais si chacun de ses films est une œuvre majeure, c’est que le réalisateur assume de livrer sa vision, celle qui heurte. Surtout et c’est à mon avis sa plus grande qualité, il pose des questions mais n’impose pas les réponses, à l’instar de ce film dont la fin laisse le choix de l’interprétation au spectateur.

« Sorry we missed you » est la phrase qui figure sur l’avis de passage de la société de transport. Mais c’est avant tout un cri du cœur que Ken Loach semble adresser à tous les Ricky de Grande-Bretagne, que la vie, dans sa grande tournée, semble avoir oubliés.

Valentine Matter

Référence : Sorry we missed you, de Ken Loach (Grande-Bretagne, 2019), 101 minutes

Photos : https://www.cineman.ch/en/movie/2019/SorryWeMissedYou/

Valentine Matter

Cinéphile éprise du genre documentaire, Valentine n’en apprécie pas moins la fiction et ne résiste certainement pas aux comédies grinçantes. Sa formation de psychologue entre plus volontiers en résonance avec les personnages lorsqu’ils sont complexes et évolutifs.

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