Sortir de l’ennui par le sexe ?

Sur un canapé trônant au centre de la scène du Théâtre Saint-Gervais, deux couples se succèdent pour raconter leur vision d’une soirée échangiste qui a tourné de façon inattendue. Le sexe c’est dégoûtant, un texte d’Antoine Jaccoud, mis en scène par Matthias Urban, qui questionne l’ennui au sein du couple. Percutant.

Dans le décor imaginé par Fanny Courvoisier, on découvre un canapé bleu. Un couple (Shin Iglesias et Antonio Troilo) y est installé et commence à évoquer sa façon de vivre son amour de manière libertine. Ensemble, iels évoquent leurs souvenirs, comment iels en sont venus à cette pratique, avant de dévoiler leur excitation à l’idée d’accueillir un couple d’amis, qui vivra sa première expérience échangiste. À l’arrivé de ce second couple (Isabelle Caillat et Roberto Molo), noir total, ellipse… et l’on retrouve ces derniers, sur le même canapé, un an plus tard. On apprend que l’homme tente de se sortir d’un burnout, qui se serait déclaré lors de cette fameuse soirée. Iels évoquent une tragédie… Quant à savoir de quoi il retourne, il faudra attendre l’intervention finale du voisin du premier couple, alors qu’on en revient à la fin de la fameuse soirée, pour le comprendre.

Un spectacle en forme de psychanalyse

Les deux couples, qui ne sont jamais présents en même temps sur scène, s’adressent à quelqu’un… mais à qui ? On peut d’abord penser qu’il s’agit du public, seul interlocuteur physiquement présent dans cet espace. Il y a certainement de cela, mais il serait trop facile de s’arrêter à ce niveau de l’analyse. La présence du canapé, sans autre objet autour de lui, n’est pas anodine. On peut dès lors penser que, symboliquement, les couples s’adressent à un·e professionnel·le, peut-être un·e thérapeute spécialisé dans les relations amoureuses. Cette théorie paraît de plus en plus probable, lorsque le second couple évoque, à plusieurs reprises, une tragédie, un drame. Les protagonistes proposent ainsi deux versions totalement différentes de la soirée, entre excitation et souvenir embarrassé. Le second homme, victime d’un burnout depuis, n’en a d’ailleurs plus aucun souvenir. Un blackout total pour le néophyte en matière de soirée échangiste. Le sexe c’est dégoûtant tend ainsi à montrer qu’un même moment peut être vécu et perçu de façon totalement différente selon la personne. Ce qui permet à Antoine Jaccoud de mettre en perspective deux visions possibles des relations de couple, tout en les questionnant.

Des couples qui s’ennuient

Car c’est bien de là que tout part : les couples s’ennuient dans leur vie et dans leur relation. Chacun doit ainsi trouver une façon d’entretenir la flamme en ajoutant du piment dans sa vie, ou en retrouvant une certaine intimité. Pour les premiers, on l’aura compris, la solution se trouve dans le libertinage. Si Madame a déjà pas mal d’expérience en la matière, pour Monsieur, c’est une première. Première qu’il ne regrette pas ! L’important, disent-ils, est de ne pas laisser la jalousie s’immiscer dans leurs histoires. Iels sont ainsi au courant de ce que fait l’autre et l’acceptent. Seulement voilà, la réalité n’est peut-être pas aussi simple. Sans rqu’iels le verbalisent, on comprend, par leurs réactions, par leur gestuelle, que certains éléments racontés par leur conjoint les dérangent, ce qui pourrait remettre en question leur décision de vivre leur amour de façon libertine. Une manière subtile de montrer que, même en acceptant certaines choses, les sentiments peuvent parfois reprendre le dessus et chambouler un mode de vie bien établi. Pour autant, ils insistent sur le fait que cela leur convient très bien et qu’il n’y a aucune jalousie… Une manière de dire que cela peut parfaitement fonctionner ? Quant au second couple, on comprend bien vite que le libertinage ne les a pas convaincus. Depuis le burnout du mari, iels se sont mis à la randonnée. Tous les week-ends, parfois dès le vendredi, il quitte son bureau d’architecte et elle ferme son salon d’esthéticienne pour partir à la montagne et partager un moment de complicité. Petit à petit, il sort de sa dépression et reprend goût à la vie. Bientôt, dit-il, iels pourront retrouver une vie sexuelle, dès qu’il aura arrêté de prendre ce dernier médicament qui trouble son érection. Au milieu d’une situation dramatique, la remarque prête à rire. Et quand le voisin un peu coincé et envahissant (et perdu, depuis le départ de sa femme) débarque en pleine soirée échangiste, c’est l’explosion !

Dans Le sexe c’est dégoûtant, on navigue ainsi entre rires et drames. Des remarques très ouvertes et sans tabou du premier couple, on passe à l’évocation du burnout du mari du second… Et alors que les seconds semblent désormais apaisés en ayant trouvé leur voie, les premiers paraissaient anxieux à l’idée que tout ne se passe pas comme ils le souhaitaient. Le sexe c’est dégoûtant questionne ainsi l’ennui dans le couple, en proposant deux solutions pour en sortir, en totale opposition. C’est ce décalage qui crée justement le rire, tant le second couple ne semble pas adapté à la situation du premier. La rencontre de deux univers peut ainsi avoir des conséquences inattendues… Plus que tout le texte d’Antoine Jaccoud interroge sans apporter de réponse définitive : on se moque tout en se prenant d’affection pour ces deux couples ; on apprend l’ouverture d’esprit, sans jugement, en rappelant que, pour que cela fonctionne, il faut impérativement que les deux soient d’accord, sans prise de décision unilatérale. Ensuite, à chacun·e d’adopter la solution qui lui convient le mieux…

Fabien Imhof

Infos pratiques :

Le sexe c’est dégoûtant, d’Antoine Jaccoud, du 28 avril au 3 mai 2021 au Théâtre Saint-Gervais

Mise en scène : Matthias Urban

Avec Shin Iglesias, Isabelle Caillat, Antonio Troilo, Roberto Molo et Matthias Urban

https://saintgervais.ch/spectacle/le-sexe-cest-degoutant-2/

Photos : Céline Michel

Fabien Imhof

Titulaire d'un master en lettres, il est l'un des co-fondateurs de La Pépinière. Responsable des partenariats avec les théâtres, il vous fera voyager à travers les pièces et mises en scène des théâtres de la région.

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