Boulevard du minuscule : la magie au bout des fils

À Genève, il est un lieu où l’on peut rêver, que l’on soit enfant ou adulte. Ce lieu, c’est le TMG, qui célébrait ses 90 ans la saison passée. Si le coronavirus s’est invité à la fête, le TMG a su rebondir : du 24 avril au 2 mai, le public a pu enfin découvrir la création du 90e, Boulevard du minuscule – un cri d’amour à la marionnette à fils.

Sitôt qu’on pénètre dans la salle du TMG, on entre dans un nouveau monde. Nous ne sommes plus des spectatrices et des spectateurs qui attendent le début d’une pièce… mais les témoins privilégiés de ce qui se passe derrière le rideau – dans les recoins secrets des coulisses. Car ce sont bel et bien ces endroits cachés que représente le décor. Sur scène, des étagères métalliques abritent des « cocons », réceptacles de voilage translucide, en tissu blanc, laissant apparaître des corps suspendus : ceux de dizaines de marionnettes à fils qui attendent dans un demi-sommeil, entre clair et obscur. Tout près d’elles, une bouilloire aux allures d’oiseau, une vieille machine à coudre … une radio rétro qui sert de poste d’enregistrement. Bienvenue dans ce Boulevard du minuscule, né sous la plume de Claude-Inga Barbey et mis en scène par Isabelle Matter, la directrice du TMG.

Sur les traces de Pinocchio…

Nous sommes à la fin des années 30, pendant la guerre. Dans un théâtre de marionnettes, la dernière représentation de Prince Cocolet est un fiasco : enfants et parents désertent les sièges, en raison du couvre-feu (un petit rappel de notre propre situation ?) et de la vogue grandissante du cinéma… Pour Gloria, la directrice du théâtre, et son fidèle Max (tous deux incarnés par des marionnettes à fils), c’est la désillusion. Que faire ? La situation est critique, l’argent ne rentre plus… et pire encore, le fil lui-même commence à manquer, alors qu’il est indispensable pour faire vivre les marionnettes ! Comment en racheter ? Un acteur sans scrupule, qui prête sa voix aux marionnettes (lesquelles n’ont pas le droit de s’exprimer par elles-mêmes sur les planches) a peut-être une idée : vendre l’étoile bleue, l’âme du théâtre, sa source d’inspiration… mais il va sans dire que le petit malin espère surtout garder la précieuse étoile pour lui tout seul.

En parallèle à ce drame artistico-financier, la révolte gronde parmi les marionnettes à fils du théâtre de Gloria : la souris Mafalda et Albert le colvert reviennent du cinéma, émerveillés par les aventures de Pinocchio, le pantin de bois devenu un vrai petit garçon. Le dessin animé, ça, c’est l’avenir ! Des étoiles plein les yeux, ils embarquent leurs amis, le Ramoneur et la Danseuse (deux amoureux transis) dans un projet fou : s’émanciper des fils qui les empêchent d’être libres et jouer, enfin, comme de vrais acteurs – et avec leurs vraies voix ! Le chemin vers la modernité sera pavé d’embûches, mais ensemble, ils parviendront à sauver le théâtre tout en faisant évoluer les mentalités… sans perdre leurs âmes de marionnettes.

D’âme et de fils

Comme le dit Isabelle Matter en accueillant le public, Boulevard du minuscule est une pièce qui dresse « l’histoire d’un lieu qui raconte des histoires ». Créé pour le 90e anniversaire du TMG, le spectacle met l’institution à l’honneur sans en dresser un portrait historique strict :

« Faire un spectacle historique demande une certaine honnêteté, le respect des faits historiques, des recherches poussées sur les personnages montrés notamment. Notre fiction est nourrie de l’histoire du TMG, mais elle raconte quelque chose de plus universel et se penche sur des problématiques qui ne sont pas propres à la marionnette mais qui s’appliquent au théâtre et aux arts en général[1]. »

Cet universel traverse Boulevard du minuscule, en posant des questions fondamentales : quelle est la limite entre personnages et acteur·trice·s, marionnettes et marionnettistes ? Comment concilier tradition et évolution en art ? Comment faire face aux moments de doute et de difficulté pour continuer à créer ? Comment être soi-même sur une scène, s’exprimer à travers les mots d’un autre sans perdre son identité ? Comment séparer les contes de la réalité ?… Bien sûr, l’intrigue n’aborde pas frontalement ces problématiques. Elle le fait discrètement. C’est, par exemple, une question que pose la souris Mafalda, une petite remarque d’Albert le colvert… ou encore, le projet fou qu’échafaudent les marionnettes à fils qui vont les susciter. Sous-jacentes à une aventure aussi rocambolesque que féérique, ces interrogations travaillent en sous-texte afin de tisser l’histoire inventée avec l’histoire réelle du TMG – passée, présente et à venir. Ce qu’on aime, c’est que ce soient les marionnettes elles-mêmes, bien plus que l’acteur (car il y en a un sur scène, de chair et d’os!) et marionnettistes, qui endossent la responsabilité de ces questions : car qu’elles recherchent avant tout, ces marionnettes, c’est de conserver intacte l’âme qui bat et qui s’agite au bout de leurs fils.

Donner vie aux fils

Si Boulevard du minuscule emporte par son récit entre sérieux et contes (on y croise, entre autres, un haricot magique tout droit échappé de la poche de Jack), c’est son exigence technique qui estomaque le plus. Extrêmement complexe, la marionnette à fils demande un long apprentissage et beaucoup de maîtrise, ce qui explique qu’elle n’est que rarement utilisée aujourd’hui alors qu’elle a connu de belles heures par le passé, comme en témoigne l’histoire au long cours du TMG. Marcelle Moynier, la fondatrice du théâtre, a su insuffler aux fils un supplément d’âme – et c’est ce supplément que celles et ceux qui lui ont succédé n’ont jamais perdu. Isabelle Matter décrit le projet en ces mots :

« Dans ce spectacle, j’ai souhaité qu[e Claude-Inga Barbey] mette en avant le côté battant, courageux et persévérant de la fondatrice du théâtre, Marcelle Moynier, sans pour autant négliger les moments pénibles… Avoir le cran de monter une troupe de marionnettes à son époque, est une chose – la diriger pendant 50 ans (!), la professionnaliser, l’implanter dans le territoire genevois pour poser les fondements de ce qu’il est devenu aujourd’hui – un théâtre moderne, contemporain, tourné vers l’avenir, tout en chérissant et soignant son héritage – c’est un tour de force, un exploit ! »[2]

Ainsi, les marionnettes héroïnes de Boulevard du minuscule utilisent toutes la technique des fils, ce qui les rend particulièrement vivantes : les mouvements de la Danseuse sont aussi souples que ceux permis par des articulations humaines, les battements d’ailes d’Albert donnent l’impression qu’il va s’envoler… mais le plus touchant, le plus drôle, c’est peut-être le petit bout de la queue de souris de Mafalda, qui s’agite pendant qu’elle tourne sa tête aux oreilles si douces. Ces marionnettes-là, on a envie de les approcher, de les caresser, de s’en faire des amies – et tout ça, grâce aux mains de fées qui les ont fabriquées et qui les animent. Quant à celles suspendues dans leurs « cocons » et qui évoquent la collection historique du TMG (stockée dans les greniers du théâtre), on n’a plus qu’un désir : les sortir de leur sarcophage pour les voir bouger à nouveau. Pas de doute : les marionnettes à fils ont de beaux jours devant elles !

Magali Bossi

Infos pratiques :

Boulevard du minuscule, de Claude-Inga Barbey, du 24 avril au 2 mai 2021 au TMG.

Mise en scène : Isabelle Matter (assistée de Aude Bourrier, Kim Crofts et Chine Churchod)

Avec Vincent Babel, Liviu Berehoï, Fanny Brunet, Nathalie Cuenet, Khaled Khouri

Photos : © Carole Parodi

[1] Isabelle Matter, extrait du carnet de salle.

[2] Id.

Magali Bossi

Magali Bossi est née à la fin du millénaire passé - ce qui fait déjà un bout de temps. Elle aime le thé aux épices et les orages, déteste les endives et a une passion pour les petits bols japonais. Elle partage son temps entre une thèse de doctorat, un accordéon, un livre et beaucoup, beaucoup d’écriture.

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